The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LES PENOMBRES DE LA SORBONNE

C’était au début des années 80. La Sorbonne ne s’était pas totalement remise des transes révolutionnaires de Mai 68. On ne savait si elle ruminait une revanche ou si elle retombait dans son ressassement scolastique. Paris m’avait conquis, j’étais là pour un doctorat. Je m'étais attaché le parrainage d'un brave et gentil enseignant dont je ne comprenais pas un mot tant il était brouillon et tant son accent basque pesait sur son français. Il présentait l'insigne mérite de ne point se prendre la tête et encore moins de prendre celle de ses étudiants. Malgré une assiduité somme toute exceptionnelle pour le mauvais étudiant qui avait relayé le bon élève, je ne saurais dire aujourd'hui de quoi il parlait. Il n'arrêtait pas de partir en digressions ou de se laisser entraîner à des digressions. J'avais la nette impression que tout était bon à ses yeux pour mieux endurer son cours et nous le faire endurer. Je participais à un deuxième cours sur Rousseau, dispensé par un enseignant américain qui dissonait avec les dorures d’une salle de cours plongée dans une lumière plus vacillante qu’éclairante. Il balbutiait de vagues considérations doctorales sur la pédagogie du Genevois, s’interdisant toute incursion dans ses « Confessions ».
Un troisième cours traitait de Spinoza et c’était Spinoza en personne qui en était chargé. Celui-ci campait si magnifiquement le mandarin sorbonnard qu'il n'arrêtait pas de s'emporter, piquant des crises d'autorité toutes les dix minutes contre l'un ou l'autre des étudiants qui s'avisaient de l’interrompre pour des éclaircissements, s’accordant le privilège de s’acharner encore plus contre ceux qui se taisaient, poussant le harcèlement sorbonnard à l’humiliation et à l’invective. Il n'était pas une réponse qu'il ne tournât en dérision, une remarque qui n’attirât un procès à l'impudent qui l’avait émise. Il était si bouffi d’importance, si dogmatique dans ses thèses, qu'il perdait progressivement ses étudiants. L’auditoire ne cessant de s'éclaircir, je me suis demandé s'il ne risquait pas de terminer l'année avec les seuls murs comme auditeurs, dans cette demi-pénombre qui régnait alors dans ces lieux où l’esprit semblait dévasté, propice à une méditation glauque. À chaque cours, il se sentait le devoir de nous donner la liste complète – et impressionnante – de ses ouvrages, dissuadant toute lecture. Il avait visiblement traité de toutes les questions, réglé tous les problèmes. Son propos n’en était pas moins clair, concis, voire intéressant, et c’était, me semble-t-il avec le recul du temps, ce qui le confortait dans sa terrible et caricaturale posture de sultan des mandarins.
Un quart de siècle plus tard, nous étions derrière la même table. Il était toujours aussi munificent et tranchant, il ne se souvenait pas de moi bien sûr, il ne se souvenait que des murs. Sous son impulsion, je n’en avais pas moins plongé dans l’œuvre de Spinoza et en étais sorti avec un livre plus sobre et prosaïque que le commun des livres sur le philosophe judéo-lusitano-hollandais. Lui poursuivait incontinent sa liaison avec lui, lui vouant l’ennui de sa retraite. Il consacrait un traité à chacun des livres de « L’Ethique », cherchant un interstice entre les propositions et les scolies pour s’inscrire en éternité dans le sillage de l’auteur d’une œuvre monstrueuse qu’on ne peut se dispenser d’étudier si l’on souhaite se recenser parmi les coriaces et brumeux philosophes d’un Dieu que le personnel d’entretien prenait soin de récurer régulièrement pour le préserver des mites qui menaçaient le plancher en bois et relever l’embaumement des lieux où il émettait ses râles philosophiques.

