VARIATION JUDAIQUE : L’HOMME QUI SE LEURRE

8 Apr 2024 VARIATION JUDAIQUE : L’HOMME QUI SE LEURRE
Posted by Author Ami Bouganim

L'élection est constitutive de la condition juive, qu'elle soit divine ou démoniaque, vécue comme habilitation ou comme déchéance, assumée comme vocation ou raillée comme auto-illusion, revendiquée comme un droit ou un devoir. Elle cultive l’entrain du Juif, sa résistance, son déchaînement… sa pugnacité. Pour irrecevable qu’elle soit, le Juif n’a d’autre choix que de s’y accrocher. Elle n’est pas aussitôt démentie qu’il se repent, il ne sait de quoi, pour la ravauder. Il ne s’en secoue pas totalement sans s’assimiler et disparaître. Or – premier or – c’est cette dernière possibilité que la Shoah aurait ruinée en le débusquant de ses velléités d’assimilation. Elle ne lui laissait d’autre choix que de se rabattre sur une terre dont l’habitation participait de l’aménagement d’un asile autant que de la réalisation d’un rêve messianique. Or – deuxième or – la terre d’Israël vers laquelle le poussait sa liturgie la plus intime et mobilisatrice était habitée par un autre peuple qui n’entendait pas et n’entend toujours pas s’en laisser déloger. Le sionisme, mouvement colonisateur de recristallisation nationale, était plus rhétorique qu’engageant. Les immigrants étaient portés par une geste messianique, cultivée pendant deux mille ans, qui se voilait ses ressorts religieux. Le sens de l’élection trouvait sa sanction dans ce retour et dans la galvanisation, par trop hybride, qu’il suscitait et réclamait. Les Juifs, volontiers anhistoriques, n’ont jamais vraiment maîtrisé leur histoire, encore moins su lever les scellés que leur théologie pharisienne, essentiellement diasporique, posait sur elle.  

L’élection n’a cessé d’éclater, elle risque d’éclater de nouveau. Israël était un rêve, il est en train de se heurter à la réalité, avec ses compromissions politiques, les limites du pouvoir militaire, le retour de l’occulté colonialiste, les considérations géopolitiques. La liste des dangers qui pèsent sur son existence ne cesse de s’allonger. D’année en année ; de crise en crise ; de réquisitoire en réquisitoire ; de plaidoirie en plaidoirie ; de désolidarisation en désolidarisation. Sans paix, sans frontières, sans autre vocation que celle de survivre et de se poser en pôle de l’on ne sait quoi, il est en passe de devenir une entité paria. Pourquoi s’attire-t-il autant de détestation ? Pour toutes les raisons qu’avancent ceux qui le détestent. Parce que le Juif est l’homme qui se leurre sur son élection – accordée on ne se sait par qui ? pour quelles raisons ? sur quelles bases ? dans quels desseins ? – pour se perpétuer contre tous les démentis (théologiques) et les pronostics (politiques). Et c’est parce qu’il se leurre, poursuit un mirage, qu’il s’échine à redoubler d’éloquence pour se protéger contre ceux qui le donnent pour un être qui se leurre. C’est du reste ce qui ferait sa dignité et sa magie.

Riche de son génie pour la déconstruction talmudique de sa Bible et pour la sécrétion mythologique kabbalistique – le seul que je lui concéderais sans partage – le Juif a toujours su rebondir. L’élection judaïque n’en conserverait pas moins l’arrière-goût d’une extravagance divine.

Photo : Marc Chagall, Vieux Juif au Violon