JOURNAL DE LA PERPLEXITE : L’HOMME VENTRILOQUE

11 Apr 2024 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : L’HOMME VENTRILOQUE
Posted by Author Ami Bouganim

L’homme n’est pas un animal logique, pour le meilleur et pour le pire. En plus d’un cerveau, il a une chair, une peau, des sens, un cœur, des entrailles. Tout au plus raisonne-t-il pour se montrer cohérent et se donner de la contenance. Il n’est pas tant rationnel que rationalisant, ventriloque généraliste invétéré qui prête sa voix aux êtres et aux choses, aux anges et aux démons, aux fantômes et aux épouvantails, au ciel et à la terre, aux planches et aux écrans, à Dieu et au Diable. Il pratique sa ventriloquie, volontiers anthropocentriste et anthropomorphique, à tort et à travers, si continument, avec tant d’impunité, qu'il lui arrive souvent de ne plus distinguer entre sa voix et celle des autres. C’est également une créature de sons et de lettres. Un animal sécrétant ses mots avec les passions dont sa vie se rembourre. Sans un tant soit peu de sens poétique, il bascule dans le débraillé caractériel qui caractérise tant ses congénères ; inspiré un tant soit peu, il se pose en artiste de leur vanité. Il s’inscrit dans un palimpseste poétique si dense qu’il en devient sénile.

Ses positions sont celles d’une silhouette prise dans les fils d’une hommière tissée de trames ténues qui déterminent ses émotions, ses réactions, ses relations, ses adhésions, ses perspectives. Elles ne sont déterminées par la raison qu’autant que celle-ci a rompu tous les fils ou du moins les a débrouillés pour mieux clamer ses positions en répliques aux échos dans le sable où elles sont condamnées à se perdre. Dans sa rouerie philosophique, Heidegger préconisait la sérénité contre « les grandes actions du monde et toutes les productions de la fourmilière humaine » (M. Heidegger, « Pour servir de commentaire à Sérénité », dans « Questions III », Gallimard, 1976, p. 152).

Seul le cosmos, où l’homme n’est qu’un brouillon parmi des milliards d’autres, serait à la limite rationnel.