JOURNAL DE LA PERPLEXITE : L’ECLECTISME DE BUENOS AIRES

16 May 2024 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : L’ECLECTISME DE BUENOS AIRES
Posted by Author Ami Bouganim

Je n’avais pas d’attentes de Buenos Aires ; je n’ai presque rien trouvé. Ce ne serait, de l’autre côté du monde, qu’une cité commémorant l’Europe, hétéroclite, partagée entre ses engouements pour Palerme, Paris et Madrid. Elle chercherait son architecture, ses couleurs, ses encens, ses lettres. J’y étais à l’époque où elle se donnait deux nouveaux métiers, les passiadores et les cartoneros. Les premiers promenaient les chiens réunis en meute, menant une vie plus misérable que les bêtes, nul ne les nourrissant ni ne les promenant ; les seconds passaient la nuit à farfouiller dans les poubelles, cherchant les cartons qu’ils revendaient au poids. Ils traînaient leur butin dans toutes sortes de charrettes artisanales vers les lieux de ramassage où attendaient des camions. C’est la pauvreté qui, dans cette ville, couve le meilleur de son artisanat de vivre.

Sinon ses intellectuels se croient plus intelligents qu’ils ne le sont vraiment et ne cessent de se convaincre qu’ils sont plus malheureux qu’ils ne le sont vraiment. Ils se déchireraient les uns les autres s’ils ne passaient leurs colères sanguines à leur perpétuel Asado. Ce sont d'incorrigibles girouettes qui s'alignent sans distinction sur tous les courants de pensée avec une ou deux décennies de retard, si argumentateurs qu’ils font de longs détours pour aller à l’essentiel et souvent ne débouchent nulle part. Leur raison d’être est borgésienne, autant dire fictive. Une mentalité d’anarchistes, un sentiment de réprouvés et la conviction d’être de nobles natures pour s’attirer autant de déboires politiques. Ils se montrent si pathétiques qu’ils célèbrent les vertus de leur éclectisme.

Les gens de Buenos Aires privilégieraient les droits de chanter et de danser sur tous les autres. Ils auraient tant le sens du suave qu’ils en chercheraient le goût partout et jusque dans l’air plastiqué de Palermo. La Boca est une vitrine touristique dont l’encanaillement serait plutôt triste, si accablé qu’il ne réussit pas à se départir de son silence. On n’attend plus rien, si ce n’est qu’un vieil homme, dans un bistrot, se mette à chanter de sa voix endolorie par les ans et par sa calvitie. A une table voisine, un homme prend des notes ; on le croit écrivain jusqu’au moment où débarque une belle blonde et qu’il troque son carnet contre une calculette. Dans ce vaste bistrot que serait la vieille Buenos Aires on ne sait pas toujours qui est quoi.

L’Argentin aurait les glandes lacrymogènes à sec et c’est en vain qu’il tente de leur arracher des larmes. Il se révèle alors un grand artiste du larmoiement. Cela aiguise chez lui de lancinantes velléités de prostitué intellectuel ou de souteneur manqué. On se délecte de la nonchalance de vivre avec Borges pour qui l’Argentin veut être gaucho ou souteneur : « Le gaucho et le souteneur sont tenus pour des rebelles ; l’Argentin, à la différence des Américains du Nord et de presque tous les Européens, ne s’identifie pas à l’Etat [...]. L’Argentin est un individu, non un citoyen. Des aphorismes de Hegel : « L’Etat est la représentation de l’idée morale », lui semblent de sinistres plaisanteries » (Borges, « E. Carriego », Seuil, 1969, p. 145).

On comprend mieux que dans une ambiance politique délétère et cette désespérance à rebondissements, on se soit donné un jour une prostituée repentie en guise de sainte. On aura même poussé la dévotion pour elle jusqu’à installer la bibliothèque nationale, gardée par je ne sais quel pape, sur la place qui porte son nom. La prostitution, alliant le luxe au lucre, le plaisir à la misère, la charité à l’humilité, se proposerait en sursaut de dignité. En sortir si glorieusement serait une consécration : « Je reviendrai, aurait-elle fait graver sur sa tombe, et je serai des millions. » Evita Peron est la sainte du tango national. Le Palais rose, siège du gouvernement, promet du reste un régime de la luxure. On devrait le repeindre, ne serait-ce que pour dissiper le malentendu planant sur une ville qui aurait ses vestiges dans l’avenir. L’immobilité des gardes, postés au tombeau de San Martin, libérateur du Chili, du Pérou et de je ne sais quoi d’autre, est un crime contre l’humanité. L’Espagne se conserve encore le mieux dans la sobriété des cathédrales. Jésus est plus serein que partout ailleurs, peut-être parce que plus vénéré. Les visiteurs traversent impunément les ondes des prières.

Le Rio de la Plata est trop vaste pour inspirer une quelconque pensée, encore moins une chronique. Sinon que pêcher sur ses rives serait mendier son pain à l’éternité. L’Amérique du Sud se révèle, par-ci, par-là, à la traîne. Les Argentins – du moins les habitants de Buenos Aires – sont surtout des indécis : ils ne savent s’ils se doivent se poser en Européens manqués ou en Américains recalés.