The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE WOLFSON : L’AUTEUR IMPLICITE

Harry Wolfson était l’un des chercheurs en philosophie religieuse les plus savants, méticuleux et sobres. Ses ouvrages sur Philon et Spinoza restent des classiques. Il préconise comme méthode de recherche “the hypothetico-deductive method of text study”. Celle-ci se présente volontiers comme une variante de la recherche historique. Son principal présupposé serait dans ces lignes : “The basis of this method (…) is the assumption that every philosopher in the main course of the history of philosophy either reproduces former philosophers or interprets them or criticizes them.” On ne trouverait rien de nouveau dans la philosophie d’un auteur qui ne se rencontrerait dans les lectures et études qui ont précédé sa production. Or les auteurs ne donnent pas toutes leurs sources, que ce soit volontairement ou involontairement : “If every philosopher in the past did actually tell us the process of his own reasoning from the very inception of his thought to its complete maturation it would be simply a matter of collecting and classifying philosophic data. But no philosopher has even given expression to the full content of his mind. Some of them veil their thought underneath some artificial literary form; some of them philosophize as birds sing, without being aware that they are repeating ancient tunes.” Wolfson s’étendrait tant dans les déballages argumentés et référencés des auteurs dont il traite qu’il ne nous présente pas toujours clairement ses hypothèses les concernant et que ses déductions se perdent dans son érudition et dans nos lacunes. Il n’en reste pas moins le plus sournois des médiévistes de Harvard dans la première moitié du XXe siècle.
Toute pensée monstrueuse, telle qu’elle s’atteste chez Philon et Spinoza, se présenterait comme le produit d’une vaste entreprise d’érudition, souvent incomplète. Dès lors, la recherche philosophique aurait pour tâche de reconstituer la trame personnelle, souvent voilée, qui préside à la production philosophique – “to reconstruct the latent process of reasonning that always lies behind uttered words, and to try to determine the true meaning of what is said by tracing back the story of how it came to be said in the manner in which it is said” (“Philo: Foundations of Religious Philosophy in Judaism, Christianity and Islam”, Harvard University Press, 1947, vol. I, pp. 106-7). Parce que tout auteur a été étudiant avant de devenir philosophe, qu’il tairait sciemment et/ou inconsciemment son itinéraire intellectuel, « l’auteur explicite » se double d’un « auteur implicite » que le chercheur n’aurait de cesse de débusquer. Dans ce contexte général, toute innovation, que l’auteur l’avance ou qu’on la lui prête, serait en principe douteuse, ne trahissant que les carences de ceux qui la présentent comme telle. L’activité philosophique, en ses meilleures productions, ne serait pas tant innovante qu’audacieuse : “Novelty in philosophy is often a matter of daring rather than of invention. In thought as in nature, there is no creation from absolute nothing, nor are there any leaps. Often what appears to be new and original is nothing but the establishment of a long-envisaged truth by the intrepidity of someone who dared to face the consequences of his reasoning” (“The Philosophy of Spinoza”, Harvard University Press, 1934/1962, vol. II, p. 331).
La recherche historique-critique reste dans le paradigme expérimental, procédant par l’émission d’hypothèses et leur vérification. L’interprétation d’un auteur déterminant tels Philon et Spinoza serait mise à l’épreuve par et dans l’étude, exhaustive autant qu’il se peut, de l’ensemble de son œuvre. Une procédure plutôt qu’une méthode requérant une érudition désabusée par ses monstrueuses proportions. La thèse métaphysique de Wolfson serait encore plus étonnante : le destin métaphysique de l’Occident monothéiste, judaïque, chrétien et musulman, se serait tramée entre ces deux pôles que seraient Philon et Spinoza. C’est le commentaire de la version grecque de la Bible par l’un qui pave la voie à l’universalisation concrète du judaïsme, à la conversion ambiante au judéo-christianisme et à la propagation du christianisme, de même que plus tard à l’islamisation des controverses, des débats, des tensions entre religion et philosophie. Ce serait par ailleurs le dépassement philosophique du judaïsme par Spinoza qui clôturerait le passionnant débat entre religion et philosophie au sein de chacune des religions et entre elles. Avant Philon, le judaïsme était une religion nationale comme une autre, caressant des velléités eschatologiques universalistes ; après Spinoza, nous n’aurions que des prêches, plus ou moins inspirés et flamboyants, accoutrés pour certains en philosophies.

