The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE MAITRE DU DESSILLEMENT

C’était un rabbin insomniaque. Ses yeux étaient insomniaques, ses gestes, sa voix. Il marmonnait dans sa barbe sans marquer de pause, à travers les volutes de sa pipe, qu’il ne cessait de rallumer, jusqu’à harasser et exténuer ses interlocuteurs. Ses cheveux dispersés, de même que sa barbe plutôt élimée, avaient pris la poussière de Jérusalem. Peut-être la teinte de la vérité ; peut-être celle de la sainteté. Je crois bien que je lui dois cela : « Nous tâtonnons dans le brouillard, dans tous les sens, en quête d'une éclaircie que nous colmatons de sottise. C’est en somnambule que l’homme traverse le monde, prie Dieu qui n’existe que dans ses prières, écrit ses livres, peint ses tableaux et compose ses musiques. Se réveillerait-il qu’il échouerait dans sa tombe. »
Il déliait tant sa parole qu’elle allait dans tous les sens. Il ne discourait pas ; il parenthisait, ouvrant une parenthèse dans une parenthèse. Souvent c’était pour relater une rencontre avec le Dalaï-lama, l’Archevêque de Canterbury, le Recteur d’Al-Azhar ou le Pape. Il relatait également ses voyages. Il revenait de Paris, se disposait à prendre l’avion pour New York, dans un mois, il serait à Bakou. Il abondait en histoires qui présentaient l’insigne mérite de laisser trahir sa grandeur sans entamer sa légendaire humilité. Celui aussi d’arracher des rires comblés à ceux qui ne les comprenaient pas. Sur les déconvenues, les déboires et les merveilles des lignées rabbiniques. Marx était le petit-fils de Rabbi un tel, Trotsky arrière-petit-fils de Rabbi un tel. Il avait des constatations qu’il voulait les plus malicieuses du ghetto-mellah israélien : « On enseigne la Bible, on a sept millions de prophètes et l’on ne s’entend sur rien. » De ces phrases antisémites que seul un lettré de son envergure pouvait se permettre : « How odd to God to choose the Jews ! » Son humour était triste, on ne savait s'il riait ou pleurait. Dans un nuage. Derrière la main, derrière la barbe, derrière les verres de ses lunettes, derrière sa voix.
Un jour, il énonça trois prescriptions pour tenter de lier l’ensemble les juifs à travers le monde, de quelque obédience, vision ou démence qu'ils soient. Il proposait de se laver les mains au réveil, à sa descente du lit, avant même de se rendre à la salle de bains, de s'acquitter d'un acte de charité par jour et de réciter quotidiennement le psaume 139. Sans plus. Je me suis intéressé de savoir pourquoi ce psaume plutôt qu’un autre, il se déroba : « Parce que ce psaume ne figure dans aucune prière. » Puis il se perdit en considérations sur le Talmud qu’il considérait comme un livre en chantier qu’il nommait : « The book of sanity ». Dans ce chamboulement des connaissances et cette débandade du sens, ce serait le livre du meilleur bon sens.
Sitôt de retour, j’ai consulté le psaume 131 : « Eternel ! tu me sondes et tu me connais, Tu sais quand je m'assieds et quand je me lève, Tu comprends de loin ma pensée, Tu connais de loin ma pensée… » Ce serait devenu à la longue le Psaume de ma Perplexité.

