JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UNE ZAOUIA OUZBEK

11 Jun 2024 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UNE ZAOUIA OUZBEK
Posted by Author Ami Bouganim

Une bâtisse dans la Via Dolorosa abrite une zaouia de je ne sais quel ordre soufi ouzbek. Elle doit s’élever sur plusieurs étages pour que des escaliers ne cessent de monter, de tourner, de descendre. On ne sait vers où l'on monte ni vers où l'on descend. Son dernier cheikh est mort dans une altercation sur je ne sais quel partage ou quel héritage. On n'en parle pas ; on n'en parle plus. Les protagonistes n'en continuent pas moins de cohabiter. Le cheikh était de ces personnages religieux davantage acquis à la paix universelle que versé dans la science divine. Il était de toutes les retrouvailles œcuméniques et partout il disait ce que l'on attend des participants à ce genre de rencontres de prêcher. C’était visiblement un des maillons dans la grande toile de tolérance qui couvre le monde, n'arrête pas de s’effilocher au gré des guerres, de se reconstituer au gré des mondanités et des espoirs. C'est sa veuve qui reçoit désormais les hôtes et les guide dans la zaouia devenue, par amour et par dévotion, un mausolée de l’ordre, bercé en permanence par les appels des muezzins qui se relaient et s’alarment.

Les murs sont couverts de photos du cheikh qui se légendent des souvenirs de sa veuve. Gandhi trône sur toutes ses photos, de même que sur celles de ses prédécesseurs. Sur les sages, les ancêtres, les prophètes des autres religions. La veuve me guide d'une photo à l'autre, d'une assiette à l'autre, d'un meuble à l'autre. Sur une peinture, on voit Hodja enseigner le Coran à son âne. Elle trouve cela drôle, caractéristique du soufisme. Les murs sont crème, les meubles mauves ou verts. Les tapis sont ouzbeks, les articles, les bibelots. Quatre siècles plus tard, elle serait plus soucieuse de cultiver ses racines ouzbeks qu'arabes. Ce serait une nostalgique d'un Ouzbékistan légendaire niché dans cette Jérusalem secrète que rares connaissent. Elle est vêtue d'une tunique ouzbek couleur de tendresse, avec des lignes de rosaces rouges et vertes de haut en bas, des chaussons ouzbeks aux pieds : « Je me sens comme une reine », dit-elle en réprimant un rire. Quand elle répond au téléphone, sa voix prend une intonation coranique. Le cheikh a laissé toutes sortes de cahiers calligraphiés, recourant à toutes sortes d'encres extraites d'autant de plantes.

Un escalier conduit à ce que l'on pourrait prendre pour une cave et qui se révèle être une minuscule mosquée. Une fenêtre donne sur une terrasse dominée par un minaret. Elle ne sait si la salle date de la période croisée ou ottomane. Elle passe ses journées à lire le Coran ; de l'autre côté de la terrasse, se trouve sûrement une Juive qui passe les siennes à lire les Psaumes, une Arménienne aussi à réviser son Evangile de l’Enfance, une nonne éthiopienne à psalmodier nul ne sait quel ouvrage de son monumental canon biblique, une Maghrébine peut-être aussi à rouler son chapelet. Le café aurait l’arôme d’une paix qui ne durera que le temps d’une galvanisation œcuménique.

Jérusalem mérite d’entrer au patrimoine universel du ciel comme site de pèlerinage. Je pourrais me remettre à traîner ma perplexité dans ses casbahs secrètes autant que dans ses monastères et ses synagogues. Depuis que je ne cours plus ses villages, ses ghettos et ses rues, tour à tour douloureuses et exaucées, j’aurais perdu tout sens de l’orientation.