NOTE DE LECTURE : FEDOR DOSTOÏEVSKI, CRIME ET CHATIMENT I (1866)

16 Jun 2024 NOTE DE LECTURE : FEDOR DOSTOÏEVSKI, CRIME ET CHATIMENT I (1866)
Posted by Author Ami Bouganim

C’est un univers empoussiéré où l’homme, réduit à la misère, est le badaud de sa vie. Il ne rêve pas, il ne caresse pas d’ambition, il végète dans une société où les haillons tiennent lieu de bannières. Une humanité éméchée et dépareillée, vêtue de travers, dégageant des relents d’alcool, respirant une insondable solitude. Dans la misère ambiante, nul ne détonne, « la silhouette la plus hétéroclite ne pouvait éveiller l’étonnement ». C’est rustre, décomposé, démeublé. On n’a que des locations dans des bâtisses glauques et obscures. On n’arrose pas une plante, n’embrasse pas une icône, et les jours, contrairement aux personnages qui cumulent les prénoms et les diminutifs, n’auraient pas de date. La fièvre serait partout, plus morale que physique – psychique si Dostoïevski recourait à ce terme. Elle s’accompagne d’un délire qui brouille la réalité. C’est peut-être la peste de Camus, elle l’annonce. Davantage que des « Frères Karamazov », Dostoïevski est l’auteur de « Crime et Châtiment ». On ne sait quel crime sinon celui d’être pauvre ; on ne sait quel châtiment sinon celui de se tourmenter. On rôde dans une ville dont les seules âmes seraient encore les noms des propriétaires des bâtisses où l’on se tasse sous des toits précaires et passagers. On ne voit ni les résidences ni les monuments sinon à travers des grilles. Les services publics aussi sont logés dans des bâtiments de location. Dostoïevski est un poète de la taverne russe.

Le récit porte sur le meurtre d’une vieille usurière et de sa sœur par un étudiant du nom de Raskolnikov. On ne sait pourquoi il les tue, on ne le saura pas vraiment. On a l’impression d’un homme désœuvré acculé à braver le destin pour sortir sa vie des ornières où elle menace de s’enliser. Dans un article, cité par Porphyre, le juge d’instruction, Raskolnikov distingue entre gens ordinaires et gens extraordinaires. Les premiers seraient tenus de respecter la loi, les seconds seraient au-dessus d’elle, autorisés à la violer au nom d’un idéal tel que l’invoquent ceux « qui jouissent du don de faire résonner dans leur milieu des mots nouveaux ». Les savants, de même que les « guides de l’humanité » qui « réclament, avec des formules diverses, la destruction de l’ordre établi au profit d’un monde meilleur », n’auraient d’autre choix que de s’en secouer pour promouvoir de nouvelles lois : « Sans cela, il leur serait difficile de sortir de l’ornière commune. »

Raskolnikov ne voulait pas d’une carrière somme toute ordinaire. Un poste à l’université, un traitement de misère, au prix des sacrifices de sa mère et de sa sœur. Il se pose la question de savoir si l’on peut tuer une créature sordide comme l’usurière pour redistribuer son argent à des milliers de miséreux et contribuer à leur bien-être : « Si on la tuait et qu’on prenne son argent avec l’intention de le faire servir au bien de l’humanité, ce tout petit crime insignifiant, ne serait pas compensé par des milliers de bonnes actions ? Pour une seule vie, des milliers d’existences sauvées de la pourriture. Une mort contre cent vies. Mais c’est de l’arithmétique ! D’ailleurs, que pèse dans les balances sociales la vie d’une petite vieille cacochyme, stupide et mauvaise ? Pas plus que celle d’un pou ou d’un cafard. » Dans cette perspective, l’assassinat de l’usurière participerait d’un acte de justice et Raskolnikov serait passé à l’action pour se tester autant que pour tester ses thèses. Mais il est dans un tel état, avant et après son crime, qu’on ne voit pas plus le justicier que le personnage. Sitôt le meurtre commis, il cache le produit de son vol sous une pierre et il ne songera pas même à le récupérer. En définitive, il récusera avoir tué pour de l’argent. Plus généralement, il ne saura plus pourquoi il a tué.

Le comportement de Raskolnikov insinue que ce serait un crime par excès de mégalomanie mal placée ou mal enclenchée, perpétré dans un rêve de grandeur entravé par la réalité. C’est le raté orgueilleux qui ne se résout pas au non-sens ou à son échec : « Pourquoi vivre ? Pour quels projets ? Vers quoi tendre ses efforts ? Vivre pour une idée, pour un espoir, même pour un caprice, vivre simplement ne lui avait jamais suffi. Il voulait toujours davantage. Peut-être était-ce la violence de ses désirs qui lui avait fait croire autrefois qu’il était un de ces hommes auxquels il est permis davantage qu’au commun des mortels ! » On ne sait rien de précis sur ses rêves, il ne se leurrerait pas du reste sur son envergure « napoléonienne ». Il serait plus prosaïquement et pathétiquement de ces ratés d’une grande vocation/ambition qu’on manque de s’éclaircir et d’en mesurer le véritable prix. Il n’étudie plus, il ne donne plus de cours privés. Il habite une cabine ou un placard dans l’on ne sait quelle pension. Il n’a pas vraiment d’amis, à l’exception de Razoumikhine, ancien étudiant aussi, qui le veille dans le délire qui suit son crime, dont il boude les marques de sollicitude, qu’il n’en considérera pas moins comme un parti idéal pour sa sœur. Plus d’un tomberait, comme lui, de… Napoléon en Raskolnikov.

Le mobile du crime n’est pas plus clair à Dostoïevski qu’à Raskolnikov. Sa perte précéderait le crime, serait consommée dans le crime, purgée après lui. Dans ses aveux à Sonia, une innocente jeune fille qui se prostitue pour soulager la misère des siens, il reconnaît : « Le plus risible est que les choses se sont réellement passées ainsi. » On trouve tous les mobiles, on ne trouve aucun : « Ce n’est pas pour venir au secours de ma mère que j’ai tué, ni pour consacrer au bonheur de l’humanité la puissance de l’argent que j’aurais conquis ; non, non, j’ai simplement tué pour moi, pour moi seul et, dans ce moment-là, je m’inquiétais fort peu de savoir si je serais le bienfaiteur de l’humanité ou un vampire social, une sorte d’araignée qui attire les êtres vivants dans sa toile… » Ce ne peut être un crime politique, ce ne peut être un crime anarchiste. Ce n’est pas davantage un crime gratuit qui ne rimerait à rien. Razoumikhine déblatère contre les socialistes qui ne prennent en considération ni l’histoire ni la nature pour plaider les vertus de leur phalanstère. On ne comprend pas grand-chose à son réquisitoire qu’il conclut par ces mots : « Tout le mystère de la vie tient dans deux feuilles d’impression… » On aurait tant souhaité les avoir, ne serait-ce que pour se dégager des éboulis des dialogues de Dostoïevski.

Raskolnikov n’a pas tous ses esprits, victime visiblement d’une dépression sinon que Dostoïevski évite tout diagnostic psychiatrique. Il est dans un état qu’on dirait aujourd’hui psychotique. Il se tourmente, on ne sait pourquoi, sa misère n’explique pas tout. Il serait à bout de son humanité, il ne se supporterait pas plus qu’il ne supporte les autres : « Je suis seul et me suffis à moi-même. » Il reconnait être « orgueilleux, envieux, méchant », « porté à la folie ». Il reconnaît encore être exaspéré, aujourd’hui on dirait déprimé : « J’étais exaspéré… Oui, exaspéré est bien le mot. Alors, je me suis terré dans mon trou comme l’araignée dans son coin. […] Sais-tu, Sonia, que l’âme et l’esprit étouffent dans les pièces étroites et basses ? Oh ! comme je détestais ce taudis ! Et cependant je n’en voulais pas sortir, exprès ! J’y passais des jours entiers sans bouger, sans vouloir travailler. Je ne me souciais même pas de manger, je restais toujours étendu. » Il est si excité, entre raison et déraison, qu’il n’exclut pas la thèse de la possession : « Ai-je vraiment tué la vieille ? C’est moi que j’ai assassiné, moi et pas elle, moi-même, et je me suis perdu à jamais… Quant à cette vieille, c’est le diable qui l’a tuée et pas moi… » Dostoïevski ne cesse de dire que son personnage n’est pas en contrôle de soi.

On ne se résout pas à voir une nature aussi noble et charitable, aussi sensible et tendre, commettre un crime aussi monstrueux. C’est qu’avec son allure d’ange malheureux, Raskolnikov reste convaincu de son honnêteté. On a parlé de crime nerveux inconscient, contre lui-même, comme il le déclare, davantage que contre sa sœur ou sa mère qu’il devine derrière l’arrangement d’un mariage destiné à lui permettre de reprendre ses études et d’avoir une situation. Dans sa neurasthénie, il ne cesse pour autant de réitérer son attachement à la vie contre l’adhésion à des principes généraux qui poursuivraient de nobles desseins : « La vie ne m’a été donnée qu’une fois et je ne veux pas attendre ce « bonheur universel » ; avant tout je veux vivre, sinon, mieux vaudrait ne pas exister. » Malgré ses déboires et ses tourments, il reste intrigué par la vie : « Vivre, vivre seulement, vivre n’importe comment, mais vivre […]. L’homme est un lâche… et lâche est celui qui lui reproche cette lâcheté. » Il ne se suicidera pas et c’est à une scène quasi christique que nous assistons lorsqu’il décide de se rendre, suivi par Sonia, au commissariat d’où il sortira pour le bagne de Dostoïevski.

C’est peut-être un coup de génie que de laisser le mobile de Raskolnikov dans le flou. Ce n’est pas un malade mental, ce n’est pas un criminel de droit commun, ce n’est pas un caractère philosophique… c’est un personnage russe. Ce n’est que dans l’épilogue qui récapitule les grandes lignes de l’enquête et du procès qu’on commence à avoir des avis somme toute recevables parce que triviaux sinon parodiques : « Le coupable avait cédé à la manie de l’assassinat et du vol, sans aucun but ou calcul intéressé… la neurasthénie était attestée par de nombreux témoins… » Un crime d’atmosphère, « le cachet d’une époque où le cœur humain s’est troublé, où l’on affirme, en citant des auteurs, que le sang « purifie », où ne compte que la recherche du confort. Il s’agit du rêve d’un cerveau ivre de chimères, empoisonné par des théories. » C’est parce que Raskolnikov est inclassable, qu’il ne sait ce qu’il est, ce qu’il veut, ce qu’il espère, qu’il se range parmi les grands personnages des lettres universelles. Il dominerait même Dostoïevski et ça en dit long sur la possession littéraire de celui-ci par son personnage. On ne comprend pas plus les intentions littéraires de l’un que les mobiles de l’autre. Peut-être était-il tenu par un préambule irrémédiable, plutôt tâtonnant, dans un feuilleton dont il ne pouvait remanier le début. On ne peut ranger sous la même catégorie les auteurs procédant par feuilletons et ceux qui s’attellent à la composition et à la livraison globales de leur ouvrage. Or c’est précisément ce hic qui soutient l’intérêt du lecteur. Sans cette impasse, ses apories, sans cette curiosité pour la manière dont le narrateur va mener son affaire littéraire, on n’aurait pas « Crime et Châtiment », voire on n’aurait pas Dostoïevski. La plupart de ses personnages seraient sans-issue, s’empêtrant dans des situations sans-issue, telle la scène où la veuve phtisique force ses enfants à danser pour protester de sa misère, manifester contre l’on ne sait quel général, dans un ultime sursaut d’honneur et de désespoir.

Dostoïevski serait un Raskolnikov qui aurait réussi à se hisser hors de ses ornières grâce à son talent d’écrivain. Il habite Raskolnikov pour mieux recueillir ses pensées, ses tourments et ses délires plutôt qu’il ne les lui souffle. Ils sont liés par une solide suture littéraire. L’un accompagne l’autre sans le quitter d’un pas et sans dévoiler ses desseins même lorsqu’il transcrit ses soliloques. L’un est aussi observateur que l’autre, ne laissant rien échapper, l’un tout à sa narration, l’autre tout à la répétition de son crime et à sa rumination : « Il embrassait toute la pièce d’un regard rapide pour en graver le moindre détail dans sa mémoire. » Le narrateur anime son héros, se substituant à lui. C’est une narration quasi cinématographique qui se déroule à mesure qu’elle s’écrit. Dostoïevski est si omniscient que l’on ne sent pas vraiment Raskolnikov tant il se laisse pénétrer par son auteur qui délire et se tourmente pour lui. Cette possession littéraire serait la marque de Dostoïevski qui ne s’en libérerait partiellement que dans « Les Frères Karamazov ».

 « Crime et Châtiment » ne manque pas de passages anthologiques dont le récit résonne au-delà de leur lecture. On a beaucoup parlé de l’engouement de Nietzsche pour Dostoïevski et des circonstances de sa chute à Turin alors qu’il enlaçait une haridelle contre laquelle son propriétaire s’acharnait et qu’il enlaça pour lui marquer sa douloureuse pitié. On ne trouve pas trace de cet épisode dans l’œuvre de Nietzsche, y compris dans « Volonté de Puissance », je ne l’ai pas trouvé. Ses biographes ne manquent pas d’en parler. En revanche, on trouve une scène déchirante chez Dostoïevski qui a le secret de scènes qui se gravent en souvenirs cuisants dans la mémoire irascible de l’humanité. Ce serait celle, plus rêvée que réelle, d’une haridelle attelée à une charrette. Une pauvre bête, décharnée, contre laquelle s’acharnent des paysans ivres, montés sur la charrette, armés de fouets, sous les encouragements de son propriétaire, décidé à l’abattre : « Elle n’est même pas capable de gagner sa nourriture. » C’est une scène de la cruauté humaine : « Il piétine, gémit, plie le dos sous les coups que tous les fouets font pleuvoir sur lui dru comme grêle. » Rodia encore enfant est avec son père : « Ils battent le pauvre petit cheval. » Le père tente de l’entraîner, il s’échappe et se précipite vers la bête. Elle ne cesse de ruer, on redouble de coups. C’est de partout qu’ils pleuvent, on chante tout autour : « Rodia s’approche du petit cheval ; il s’avance devant lui ; il le voit frappé sur les yeux, oui sur les yeux ! Il pleure. Son cœur se gonfle ; ses larmes coulent. L’un des bourreaux lui effleure le visage de son fouet ; il ne le sent pas, il se tord les mains, il crie, il se précipite vers le vieillard à la barbe blanche qui hoche la tête et semble condamner cette scène. Une femme le prend par la main et veut l’emmener ; il lui échappe et court au cheval, qui à bout de forces tente encore de ruer. » Le propriétaire troque son fouet contre un brancard qu’il assène sur la bête : « Mikolka soulève encore le brancard, un second coup s’abat sur l’échine de la pauvre haridelle. Elle se tasse ; son arrière-train semble s’aplatir sous la violence du coup, puis elle sursaute et se met à tirer avec tout ce qui lui reste de forces, afin de démarrer, mais elle ne rencontre de tous côtés que les six fouets de ses persécuteurs ; le brancard se lève de nouveau, retombe pour la troisième fois, puis pour la quatrième, d’une façon régulière. Mikolka est furieux de ne pouvoir l’achever d’un seul coup. » Il troque le brancard contre un levier de fer : « Gare, crie-t-il, il assène de toutes ses forces un grand coup à la pauvre bête. La jument chancelle, s’affaisse, tente un dernier effort pour tirer, mais le levier lui retombe de nouveau pesamment sur l’échine ; elle s’abat sur le sol, comme si on lui avait tranché les quatre pattes d’un seul coup. » On a alors ce dénouement qu’on aurait transposé à Nietzsche : « Mais le pauvre garçonnet est hors de lui. Il se fraye un chemin, avec un grand cri, et s’approche de la jument rouanne. Il enlace son museau immobile et sanglant, l’embrasse ; il embrasse ses yeux, ses lèvres, puis il bondit soudain et se précipite, les poings en avant, sur Milkolka. Au même instant, son père qui le cherchait depuis un moment, le découvre enfin, l’emporte hors de la foule… »

C’est son succès littéraire qui aurait permis à Raskolnikov Dostoïevski d’expier la mort du petit cheval. Cette scène lui était restée en travers de ses souvenirs, seul un succès « napoléonien » permettrait de tout brouiller et excuser. Dans son aliénation, émaillée d’aveux retenus recouvrant autant de risques de se trahir qui tendent les nerfs du lecteur, Raskolnikov reconnaît : « Je ne suis qu’une vermine bourrée d’esthétique. » Souvent, la voix de Dostoïevski perce, irrépressible et maligne, derrière celle de son personnage.