The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE SYNDROME DE JERUSALEM

On s'accorde à louer la luminosité de Jérusalem. On est ébloui ; on est dérouté. Elle recèlerait une présence. Une révélation. Une hallucination. La promesse de l'on ne sait quoi. La ville est lustrée ou ombragée par son ciel. Quand il rougeoie, elle menace de s'embraser et de partir en cendre et en poussière ; quand il s’attendrit, elle promet de se transformer en paradis. Trois cent soixante-cinq jours par an et aucun ne ressemblerait à l'autre. Certains sont étincelants, d'autres obscurs. Certains irradient la sérénité, d'autres la discorde. Certains sont grincheux, d'autres amicaux. Certains jours, tout vous sourit, d'autres, tout vous accable. On le cherche sans se l'avouer ; on le croise partout ; on ne le trouve nulle part. On se heurte immanquablement à l'encombrement domestique. Les bus ; les taxis ; les camions ; le tramway. Des bennes d'ordures créent des embouteillages. Les passants sur terre se doubleraient de badauds du ciel.
Le syndrome de Jérusalem recouvre un phénomène qu'on a du mal à diagnostiquer et à traiter. Chaque année, des dizaines de pèlerins succombent à toutes sortes de visions et d'illuminations qui culminent, pour certaines, dans des conversions imprévisibles. Les uns se posent en prophètes, les autres en messies. Devant l'entassement du sacré sous lequel la ville croule, ils connaîtraient comme une transfiguration, et dans les cas extrêmes ils n'auraient de cesse de s'illustrer dans une action d'éclat qui risque de déclencher une nouvelle éruption de ce volcan des religions alimenté par des prières contradictoires. Le roi David est donné pour la première victime du syndrome de Jérusalem. Il entra dans la ville en dansant et en ricanant comme un dément derrière l'Arche sainte qui recelaient les Tables de la Loi. En 1099, les croisés entourèrent sept fois les murailles, s'attendant à ce qu'au septième tour elles s'écroulent d'elles-mêmes comme cela s'était passé pour Jéricho sous la direction de Josué. Au milieu du XIXe siècle, l'auteur russe Nicolas Gogol décidait que seul un pèlerinage régénérerait son inspiration. Dans le Saint-Sépulcre, il se heurte à l'encombrement des pèlerins, des autels, des litanies. Son attirance tourne à la révulsion. Il est désormais convaincu qu'il ne pourra plus écrire. Il dit son désenchantement à Tolstoï, retourne en Russie et succombe à une sourde dépression. Il tente de réécrire une troisième partie/version de ses « Ames mortes ». En vain. Il détruit son manuscrit et meurt. Orde Charles Wingate, qui passait pour un spécialiste de la contre-insurrection, débarque à Jérusalem en 1936. Il décèle l’antisionisme qui sévit dans l’entourage du haut-commissaire, il épouse la cause sioniste. C’était un cousin de Lawrence d’Arabie. Une belle silhouette, l’allure coloniale, il sillonne la contrée dans une berline bourrée d’armes et de munitions qu’il distribue aux colons. Evangéliste convaincu, il ne découvrait pas un lieu sans le chercher dans sa Bible. En mars 1938, il est chargé par le commandement britannique de former une unité de commandos sionistes pour le soutenir dans sa lutte contre les nationalistes arabes. Il passait pour recevoir ses hôtes tout nu. Moshé Dayan, célèbre général borgne d’Israël, raconte qu’après les opérations « il s’asseyait dans un coin nu comme un ver pour lire la Bible en mâchonnant des oignons crus ». En 1969, un Australien met le feu à la mosquée El-Aqsa pour précipiter le retour du Sauveur, manquant d'embraser le Moyen-Orient. On eut beau expliquer qu'il s'agissait de l'acte d'un déséquilibré ; le monde musulman, qui ne connaissait pas le syndrome de Jérusalem, entra en ébullition. La veille du millenium, on assistait un peu partout à des transes millénaristes. Le 31 décembre 1999, les caméras des principales chaînes sont braquées sur la porte de la Miséricorde par laquelle le Messie est censé entrer à Jérusalem. C’est à peine si vers onze heures, l’on vit rôder dans les lieux des pèlerins couronnés de ronces.
Le discours psychiatrique classique échoue à saisir le phénomène. On ne sait quel mal invoquer, on invoque de tout. Psychose, mégalomanie, schizophrénie, mêlées les unes aux autres. Le syndrome de Jérusalem en est venu à désigner une gamme de manifestations sur les limites de laquelle on n'est pas près de s'entendre. Sans symptômes précis, sans diagnostic clair, on range volontiers sous son titre les cas extrêmes d'immersion dans la ville ou de rencontre avec elle. En attribuant le mal à toutes sortes de prédispositions ou d'antécédents psychiques, les chercheurs s'interdisent la compréhension du phénomène comme possession messianique/christique. On n'entre pas dans l'aire – ou l'air – sacrée de Jérusalem, saturée de souvenirs bibliques, sans se sentir illuminé par sa lumière, soulevé d'inspiration, abasourdi de béatitude. C'est toute la ville qui devient le périmètre de la scénographie du sacré. On ne se prend pas pour David – on l'est ; on ne se prend pas pour le Christ – on l'est. Les décors sont là, le scénario plus ou moins connu, les rôles précisés – on n'attend que le personnage principal. Ce n'est pas tant un « ethnodrame » comme dans les phénomènes de possession primitive qu'un « bibliodrame ».
Peut-être est-il plus intéressant, recourant à la nosologie démonologique, de distinguer entre deux processus : l’un de régression, généralement décelable dans les cas de possession primitive, et l’un d'élévation, décelable dans des cas de possession angélique ou divine. Si dans les premiers, on assiste à des réincarnations animales ; dans les seconds, on assiste à des réincarnations messianiques et prophétiques. Les catégories démonologiques seraient plus pertinentes que les catégories psychiatriques classiques, d'autant que nous sommes à la frontière entre le spirituel et le religieux d'une part, le psychologique et le pathologique d'autre part. Ce syndrome est à mon sens le meilleur signe que le Messie peut encore venir ou revenir. Sans cesse. Les mauvais psychiatres israéliens le limitent aux seuls chrétiens. Ils ne sillonnent visiblement pas les rues dépenaillées de cette ville illuminée. Ses sites historiques, ses sanctuaires, ses centres d’étude. Ils constateraient à quel point derrière les barbes, les redingotes, les balancements, les vaticinations, les transes se cachent les victimes de ce que j’appellerais judéopathie le jour où j’en serai guéri…

