The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE GALERISTE DU DANEMARK

Frédéric Damgaard n’est plus, il a ressuscité Tabal (Toubal) pour lui commander une toile où il pourrait reposer. Davantage qu’un critique d’art et un galeriste, c’était un ravaleur d’Essaouira. Les Hippies n’avaient pas encore découvert ses charmes psychédéliques qu’il avait décelé ses dons pour les arts plastiques, la peinture surtout. Il a contribué à relever Essaouira à un moment où elle se cherchait une vocation. C’était à peine si les cars de touristes pour Agadir s’arrêtaient pour la journée, à peine si l’on se souvenait que la ville avait été, un lointain jour, le port du Royaume et de Tombouctou.
Dans les années 70, Essaouira achevait de se vider de ses derniers chrétiens et de ses derniers juifs. Le départ des uns sonnait le glas des conserveries, le départ des autres bouleversait le petit commerce. En deux ou trois décennies, la ville avait perdu ses éternels exilés et ses pittoresques colons, les héritiers de ses notables musulmans aussi qui partaient poursuivre leurs études ailleurs, que ce soit au Maroc ou à l’étranger. Elle assistait impuissante à la désertion de ses hôtes qui laissaient derrière eux des bâtisses déglinguées, dont les portes restaient ballantes, les volets clos. Derrière les carreaux des fenêtres, le long du Mechouar et des marchés le prolongeant jusqu’à la porte de la Prairie, de même que le long de la rue principale de la Médina, on ne suivait plus les processions crépusculaires quasi quotidiennes que s’offrait ce site châtelain et médinain, européen et mauresque, enchanté et guindé. Le Protectorat ne s’était pas contenté de protéger le Maroc contre lui-même, il avait brassé des populations qui étaient restées jusque-là somme toute cloisonnées. On s’était mis à mêler les langues, les styles musicaux, les goûts, à porter des tabliers laïcs et républicains aussi. En recouvrant totalement sa souveraineté, le Maroc piétina avant de prendre toute la mesure de son empire, de ses promesses, de ses talents et de ses charmes.
C’est dans cet entre-deux, saturé d’embruns, de souvenirs, de chuchotis que Damgaard découvrit une Mogador hantée et alanguie, prenant le deuil de ses derniers grands marchands. Il n’a pas connu la légendaire cité des consuls, de leurs protégés et de leurs frasques. Les péniches n’acheminaient plus les marchandises de Tombouctou vers des bateaux mouillant au large, les débardeurs ne formaient plus des chaînes chantantes pour vider les soutes des chalutiers de leur butin nocturne. La cité désertée vivait sous la menace de son océan davantage qu’elle ne s’en accommodait, se tourmentait de ses vents davantage qu’elle ne s’emballait pour eux. Ce commençait à être une ville-décombre, avec des relents de moisissure qui montaient de partout ; ses artisans et ses artistes tentaient coûte que coûte de lui donner l’allure d’une ville-atelier. Damgaard découvrit que les entrepôts dans les bâtisses praticiennes étaient vides, ils avaient perdu jusqu’aux échos des mélopées des trieuses berbères, il aménagea une galerie dans l’un d’eux. Il s’improvisait à sa manière consul du Danemark et comme c’était un grand connaisseur d’art, il se mit à susciter des vocations chez les jeunes, quelquefois autodidactes, souvent artistes singuliers, recrutés avec l’aide de Boujemaâ Lakhdar, légendaire ethnologue d’Essaouira, curateur de son musée, et d’Abderrahim Harabida, artiste plasticien. Lapassade l’avait précédé, débarquant de Vincennes et de Saint-Denis dans les sacs à dos de gens couverts de pétales en guise d’écailles. Il préconisait ce qu’on nommerait aujourd’hui l’auto-recherche, incitant les jeunes à s’improviser chercheurs de leur patrimoine pour mieux le conserver. Les deux hommes se vouèrent à réconcilier la ville avec ses mœurs et ses commerces. Ils l’habitaient partiellement en mécènes, partiellement en intrus, totalement en passionnés de ses décors et de ses silhouettes.
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Damgaard est né le 27 mars 1937 à Svendborg au Danemark du Sud, au niveau du détroit qui sépare l'île de Fionie et celle de Tåsinge. En 1933, Bertolt Brecht s'y réfugie, fuyant l’Allemagne nazie, accueillant ses visiteurs dans sa demeure, donnant à la petite ville son aura théâtrale sinon artistique. À 20 ans, Damgaard part pour Paris où il fait ses études en histoire de l’art à la Sorbonne et à l’École du Louvre, se spécialisant dans l’art islamique. Il les complète par des séjours dans les pays musulmans comme l’Egypte et la Turquie. De retour en France, il ouvre à Paris et à Nice des galeries, à la croisée des arts et des Antiquités, où il propose des articles du monde musulman. En 1980, il ouvre sa galerie à Essaouira. Bientôt, il s’installe entre ses murs. En 2004, il prend sa retraite au village de Taghazout, entre Agadir et le cap Ghir, où il ouvre comme une résidence d’artistes. Il poursuit ses activités rédactionnelles et photographiques, laissant articles et catalogues où il continue de promouvoir les artistes d’Essaouira, la culture et l’histoire du Maroc, ainsi que les rituels des confréries, comme les Gnawa, les Aîssawa, les Hmadcha et les Regraga qui l’auraient converti à l’islam. Son départ à la retraite aura privé Essaouira du plus prestigieux de ses galeristes et critiques d’art, elle aurait néanmoins permis l’épanouissement d’une production artistique plus variée.
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Dans les années 80 et 90, les touristes se contentaient d’un détour par la ville. Ils accomplissaient une tournée des casbahs, enfilaient les marchés, s’acquittaient d’une courte visite au port qui survivait vaille que vaille à la migration de la sardine et se procuraient un souvenir auprès de Damgaard. Il était devenu aux artistes ce que le représentant de la Résidence générale, délivreur de patentes, de titres, de privilèges, avait été avant lui. Sa galerie était la principale de la ville sinon la seule, il s’attachait les artistes en admettant leurs œuvres, se les aliénait en les en excluant. Il accouchait de talents, il dissuadait aussi des talents. Ses détracteurs disaient qu’il exerçait une dictature du goût, ses laudateurs une distinction du goût. On devait se soumettre à la conception qu’il se faisait de l’art en général, de l’art marocain en particulier. Il en vint à dominer le marché et à symboliser ce que certains nommèrent un moment l’Ecole de peinture d’Essaouira.
Damgaard s’était entiché des racines anciennes d’Essaouira, voire de racines encore plus immémoriales, privilégiant la veine africaine et berbère au pastiche moderne. Il ne semblait s’entendre à d’autres calligraphies qu’à celles de visages brisés et de membres déchiquetés. Bien sûr, il était arrivé à Mogador au moment du Grand Éclatement de l’Occident. Il ne savait pas toujours où s’arrêtait le négrisme et où commençait le surréalisme et il pécha peut-être par une réhabilitation surréaliste des compositions naïves de peintres amateurs auxquels il prêtait des dons pour les arts premiers, dont le plus emblématique et réputé reste Mohamed Tabal, fils de Gnawa, qui fut musicien itinérant avant de se mettre à la peinture. Damgaard se passionnait pour les combles oniriques d’Essaouira plutôt que pour les éclaircies succédant aux aérations de son vent et aux onctions de ses averses, pour ses transes gnawies plutôt que pour ses ravissements soufis. Ses considérations esthétiques seraient par trop paradoxales pour convaincre. Dans un livre paru à Rabat en 2005, « Essaouira : histoire et création », il écrit : « Le surréalisme et tout son univers de rêves propres est indéniablement proche de l’univers de transe des artistes souiris. Au fait, on pourrait caractériser Essaouira de ville surréaliste, car ici il y a beaucoup de phénomènes surréels. Sans le savoir, Essaouira est, en fin de compte, une ville surréaliste. Non pas inspirée par le surréalisme européen, mais puisant aux mêmes sources que lui, celles du surnaturel et de la magie de l’Afrique. »
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Dans sa retraite, Damgaard se montrait tour à tour comblé et amer, il s’attendait à plus de reconnaissance pour son rôle dans la promotion des arts marocains. Au terme de longues années marquées par des problèmes de santé et des difficultés financières, il s’est éteint le 8 juillet 2024. Son nom s’insère dans l’histoire artistique de la ville qui relaie son histoire maritime et commerciale. Il laisse le souvenir d’un œil qui décelait de l’art dans le mode du vivre marocain. Il était de ces grands Danois d’autant plus tranchants qu’ils étaient volontiers ambitieux et impatients, tels Kierkegaard qui avait l’esprit dialectique sinon troublé, Andersen qui fixa l’armature du conte pour enfants, Huizinga qui s’amusa à faire du jeu la manœuvre ontologique du vivant, mettant l’ensemble des activités humaines dans un traité, l’un des plus brillants du XXe siècle, qu’il titra « Homo Ludens ». Damgaard se sera contenté de déterminer l’esthétique souirie qui emporte, contre vents et marées, l’adhésion des Souiris de cœur et de nostalgie qui savent leur ville promise à un bel avenir poétique…

