NOTE PHILOSOPHIQUE : LA DEMENCE DU GENIE

10 Oct 2024 NOTE PHILOSOPHIQUE : LA DEMENCE DU GENIE
Posted by Author Ami Bouganim

La question du génie tel qu’il se manifeste entre démence et talent serait inconstructible. Ce n’est peut-être que la démence se structurant en talent au service d’une vocation ( ?). Dans le cas de Van Gogh on ne sait ni quelle était sa démence ni quel était son talent ? On assiste à une poussée fébrile de créativité s’étalant sur huit ans. Il procède par touches selon un schéma qui se répète dans ses tableaux, nonobstant des variations. Aucun peintre n’aurait autant mis dans sa peinture les transes qui le saisissaient et sans lesquelles il n’aurait pu peindre : en quelques traits, il (re)produisait une scène ou un tableau. De même pour Picasso qui croquait ses portraits et ses rébus en quelques lignes ou quelques touches. Ces « génies » étaient comme autant de sites d’une pression à laquelle ils ne se dérobaient qu’en l’exprimant / l’illustrant / la coulant dans une pièce. Cela évoquerait la mise en œuvre selon un algorithme si ce n’est que ce terme est encore étranger à l’art. Une phrase qui sécréterait un texte, un motif qui donnerait une mélodie. Un code, une manie, un geste, un mécanisme. C’est la même « transe » qui se décline dans les croutes de Van Gogh ; ce serait la même phrase revenant sans cesse chez des écrivains comme Kafka, Proust, Marquez, Modiano. Ce serait, plus prosaïquement, la même « répétition » dans le rite religieux, la vaticination prophétique, le délire mystique… le retour du désir.

L’art cultive volontiers le mythe du génie pour masquer cette répétitivité à laquelle l’artiste ne se dérobe pas. Ce n’est ni une intuition ni une illumination – tout au plus une manie originale se rencontrant chez les esprits plastiques ne s’encombrant ni de dogmes ni de vaines distinctions. Il n’est donné qu’à ceux dont l’humanité, volontiers possédée ( ?), se précipite / se concentre dans un ressort démentiel. On en montrerait d’autant plus que le ressort serait plus acharné. Le génie n’obtempère ni aux normes ni aux conventions, il viole les limites, entrouvre davantage qu’il ne colmate, accomplit des percées. Il se déleste plutôt qu’il ne se charge pour s’arracher aux pesanteurs de l’exercice / instruction / érudition et se montrer à la hauteur de la liberté qui l’anime sous le mode paradoxal d’une compulsion. Le génie n’est peut-être que l’aura que se donne le combat que livre la démence, que ce soit ou non sous l’instigation du désir, pour contenir ses débordements, du moins se trame-t-il dans ses coulisses pour lui chercher / lui assurer une raison / consécration. Le génie serait en d’autres termes la couverture que se donne la démence pour s'endurer, se contenir, se sublimer en une tentative de se délier d’une possession sous l’incitation de se transcender dans une œuvre.

C’est dire à quel point je ne sais ce qu’est le génie.

Vincent van Gogh, Le Moulin de la galette (1886)

Pablo Picasso, Femme au Chien (1962)