JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LA VERITE CLOCHARDE

23 Dec 2024 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LA VERITE CLOCHARDE
Posted by Author Ami Bouganim

Le dé-sens est volontiers clochard. Il est sous les ponts, sur les bancs publics, sur les quais de métro. Il est partout et nulle part. Les clochards ne meurent pas – du moins personne ne le saurait ; ils se renouvellent. Ils ont la même dégaine, en rupture avec le monde, les mains crasseuses, les yeux vitreux, le teint moisi par la solitude, la voix enrouée par de vaines prières et ravinée par de longues beuveries. Certains ont des yeux accablés de chiens qu'on maltraite ; d’autres des yeux d’hommes mutinés contre tout et rien. Quand ils succombent à la désolation des dimanches de grisaille, ils se couchent en travers du trottoir pour entraver la promenade dominicale des bourgeois et partent, sans vraiment partir, pour un sommeil où couvent de merveilleux rêves de mort.

Le clochard serait le dernier des desperados, désespérant de la pitié même des hommes. Il ne peut ni ne veut travailler et il n'a que mépris pour tous ces travailleurs qui perdent leur vie à la gagner. Il trouve le travail indécent. Il ne comprend pas comment on peut s'interner volontairement dans un bureau ou un atelier, s'atteler à une machine ou à un ordinateur. Il est tellement révulsé par la laborieuse représentation que donnent les travailleurs qu'il se complaît volontiers dans le délabrement comblé de sa propre vie. La vérité sociale s’incarne en le clochard plus sûrement qu’en le mendiant, l'ouvrier ou le patron ; la vérité morale en la prostituée qu’en le pasteur ; la vérité esthétique en l’artiste inconnu qu’en l’artiste consacré. Plus généralement, la vérité est souvent ailleurs que là où les philosophes, irrémédiablement idéalistes, intellectualistes ou scolastiques, la situent. Plus volontiers dans la rue que dans les livres : « Les grands problèmes », note Nietzsche, « sont à la rue. »