JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UN COLLOQUE DANS UN PIGEONNIER

12 Mar 2025 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UN COLLOQUE DANS UN PIGEONNIER
Posted by Author Ami Bouganim

L'université de Haïfa s'est donné une tour de trente étages qui domine la région. Ce n'est pas encore un phare, ni de la pensée ni de la recherche. C'est un monument perché sur le Carmel qui s'accommode mieux de son temple Bahaï et de ses jardins que de ce campus où les bâtiments se pressent tant les uns contre les autres, mêlant les sciences et les humanités dans un désordre qui caractériserait désormais celui du savoir, qu'on en est à redouter que le Carmel, se révélant volcanique, ne se mette à cracher des laves. L'intérieur aussi est ingrat, avec de célèbres – très célèbres – fresques murales auxquelles on ne s'attarde pas plus qu'à des graffitis. Seul un beau musée, plutôt éclectique, atténuerait le gâchis architectural de cette université qui se cherche toujours une vocation. Le trentième étage de la tour réserve néanmoins une surprise. Un escalier intérieur mène à un observatoire d'oiseaux – un pigeonnier ? – où l’on a aménagé un auditorium. Une vue imprenable sur la baie de Haïfa. D'un côté, la vallée de Jezréel et celle de Zabulon ; de l'autre, le nord du Sharon. La mer, à l'étale de l'éternité, se révèle aussi plate que l'ennui que l'on trouverait à écouter des interventions par trop universitaires.

Je ne sais par quel concours de circonstances j'échoue de nouveau dans un colloque. Pourtant, je ne cache pas mes réserves sur ce genre de rencontres ; pourtant, ma participation m'est vivement déconseillée par mon médecin ; pourtant, d'année en année, je suis de plus en plus allergique à ma voix irrémédiablement racornie. Je me serais laissé tenter par amitié plutôt que par curiosité. Trente ans plus tard, je me serais attendu à plus de rigueur. Dans la recherche, l'analyse, l'exposé. Or, c'est toujours aussi brouillon et délié, anecdotique sinon folklorique. Ca manque de sagacité. De jeunesse aussi puisque les têtes à la tribune et dans la salle sont blanches quand elles ne sont pas chauves. Ce n'est ni clair ni méthodique. Sans grandes découvertes ; sans intuitions particulièrement lumineuses. Pourtant, en quarante ans, les postes se sont multipliés. Des instituts de recherche ont vu le jour. On ne compte plus les thèses. Sur les lignées rabbiniques de Fès et les coutumes du Tafilalet. De l'hagiographie. De l'apologie. De la nostalgie surtout, au point qu'on a l'impression que ce n'est pas tant une communauté de chercheurs que de vieux nostalgiques. De l'on ne sait quel exil perdu. Dans cet arrachement au Maroc, vécu comme un déchirement qu'on tenterait de cautériser par la recherche, des marabouts incultes sont présentés comme des saints, des mœurs viciées comme des coutumes ancestrales.

Le colloque porte sur les communautés juives du sud marocain. Les gens du Tafilalet sont à l'honneur. Ils parlent de la lignée des Abihserra. Des mariages prématurés, à cinq ou sept ans. Des multiples mariages et des divorces bâclés. Des envies des femmes enceintes. Des accouchements où l'on sabrait les démons et accélérait la naissance en sonnant dans des cornes de bélier. Des commémorations du calendrier hébraïque qui étaient autant d'occasions de se gaver et de prier, de prier et de se gaver. On en est toujours, malgré les années, à cette chronique de la bombance dans laquelle excellent les braves historiens du judaïsme marocain en Israël. Un écrivain – d'un autre calibre que l'auteur de ces malheureuses lignes – en aurait tiré, je n'en doute pas, « Mille ans de bombance ».

Ca ne manque pas de situations cocasses. Une historienne se désole de l'absence de documents pour établir je ne sais quelle vérité historique sur une célèbre lignée mercantile qui a sévi dans le sud marocain. Dans la salle, un participant assure détenir tous les documents nécessaires. L'historienne persiste à déplorer leur disparition, son contradicteur à prétendre les détenir. Il a l'inextinguible morgue de la légendaire lignée, dénuée de tout sens de l'humour, sans pitié pour la chercheuse : « Je suis un descendant des C., nous ne souhaitons pas mettre ces documents à la disposition du public. » On passe aux tombeaux des saints. Un intervenant situe le tombeau de l’un d’eux en un lieu précis, un autre dans un lieu différent, un troisième ailleurs. D’une remarque, une sommité tranche le débat : « Un postulat irrécusable au sein de la communauté des chercheurs sur le judaïsme marocain veut que le même saint soit enterré en dix lieux différents. » On débouche immanquablement sur la Mimouna. On ne s’entend pas sur l’origine de ce nom, on n’est pas près de s’entendre. L'école historienne dominante serait hantée par cette diablesse. Même quand ses membres traitent d'autre chose, ils traitent indirectement d’elle. De son ambiance, de sa méconnaissance, de sa vocation, de son instauration, de sa célébration… de sa bombance.

Derrière les déballages des inextricables lignées rabbiniques, connues ou inconnues, j'attends la sagesse qui se cacherait dans leurs traités et leurs décisions. En vain. C'est à croire qu'on ne pensait pas au Maroc et que ses chercheurs ne s'encombrent pas de… penser. J'attends des intervenants qu'ils dévoilent les courants trans-religieux – les interférences – entre le soufisme maghrébin et la kabbale maghrébine, convergeant en l'occurrence dans le maraboutisme. En vain. Ce serait plus étanche aujourd'hui que par le passé, entre les chercheurs davantage qu'entre les pèlerins qui ne distinguaient pas toujours entre marabouts musulmans et juifs. J'attends d’eux qu'ils s'intéressent à Elie Benamozegh et à l'empreinte qu'aurait laissée Mogador sur son œuvre. Ils n'auraient pas même entendu parler de lui. Je ne peux croire que leur riche panthéon de rabbins n'a rien dit de pertinent sur Dieu. Sur l'humain. Sur le sens. Une bribe par-ci, une bribe par-là. Je ne demandais pas plus, je n'ai jamais demandé plus. Un aphorisme à ressasser « sur ma couche », par mes nuits d'insomnie, auquel m'accrocher pour ne pas me sentir étranger en ce monde. Mais ce n'est qu'un carré de vieux nostalgiques qui pistent leurs souvenirs dans des expressions et des légendes. J'en suis à me demander ce qu'ils cherchent à prouver et ne peux m'empêcher de penser que ces recalés de la culture israélienne ne se remettent pas de se découvrir des rabbins et des poètes. C'est dire à quel point ils ont intériorisé l'aliénation dont ils paieraient toujours le prix à gros pavés illisibles qui ne contribuent pas grand-chose à la culture israélienne pour ne point parler de la culture indienne ou chinoise.

Or la nostalgie n'est ni conservable ni transmissible et un étranger qui se serait risqué dans ce pigeonnier n'aurait rien compris à l'exultation du public. La nostalgie ne meublera pas l'imagination des générations à venir ni n’engagera ses créations. Elle ne passera pas ; elle se diluera. Elle ne se conserverait que dans la bombance, qu'elle soit littéraire ou culinaire, et celle-ci est en train de succomber à la critique, au cholestérol, au diabète et aux régimes sans saveur qui prolongent des vies plus incolores que passionnantes. On ne peut plus incriminer l'establishment universitaire ashkénaze. On ne peut qu'attendre une nouvelle génération de chercheurs qui ne nous raconteraient plus leurs vies en guise de recherches. Ils ne verseraient ni dans la nostalgie ni dans l'hagiographie. Ils n'embelliraient ni ne caricatureraient des souvenirs ; ils n'en auraient plus. La perte de souvenirs, voire la disparition de témoins, seraient requises pour mener des recherches qui ne seraient pas de bric et de broc.

Soudain, je succombe au charme de ce colloque qui ne ressemble à aucun de ceux où les intervenants se livrent à des séances de lecture rapide. L'ambiance est bonhomme, voire savoureuse. On se régale de proverbes qui seraient autant de concentrés de sagesse pratique ; se gargarise d'expressions judéo-arabes qui cachetteraient des allusions sinon des grivoiseries ; s'ébroue dans sa mémoire. Ce sont les derniers de mes Juifs. Ils ont pris leur retraite ; ils se sont mis à la recherche. Ils ne traînent plus dans les sordides places centrales des bourgades périphériques, ils trônent sur le Carmel. Car ce sont, à n'en pas douter, des habitués de ces colloques. Des retraités de l'on ne sait quelle gloire ou quelle déchéance. Ils se connaissent, ils échangent. Depuis deux ou trois décennies. Ils ont des soupirs de regret, des bougonnements de protestation. Ils sont dans une synagogue. Peut-être la plus haute au monde. La plus prestigieuse. Ce sont, d'une certaine manière, les personnages d'Albert Cohen qui ont investi ce glorieux pigeonnier. Un siècle plus tard. Peut-être même le prophète Elie est-il parmi eux. Sûrement. Il les accompagnerait dans leurs dernières années. Entre deux exils. Du Juif errant au Juif chercheur. Peut-être s'est-il incarné en ce grand gaillard qui a sillonné les cimetières juifs du Maroc pendant dix ans et a tout photographié. Il intervient dans les débats pour évoquer une tombe, citer une épitaphe. Il a le cadastre des cimetières de la communauté marocaine dans la tête. Les plus indulgents disent que c'est un anthropologue, les plus sévères que c'est le gardien mortuaire du judaïsme marocain. Je me plais à cette nouvelle incarnation du prophète Elie. Le chroniqueur en moi relaie le chercheur. La science attendra. C'est plus intéressant. C'est surtout plus indulgent.