CHRONIQUE DE PHILISTIE : DE LEURRE EN LEURRE

13 Mar 2025 CHRONIQUE DE PHILISTIE : DE LEURRE EN LEURRE
Posted by Author Ami Bouganim

 Ce n’est pas seulement une crise constitutionnelle et une crise sociale, un heurt des mentalités et un heurt des communautés, une guerre de religion et une guerre de culture. Ce n’est pas seulement un heurt entre la gauche et la droite, entre Orientaux et Occidentaux, entre Juifs et Arabes. C’est tout cela à la fois et c’est ce qui désespérerait d’une situation qui réclame assurément un changement radical de paradigme. Sur le judaïsme. Sur Israël. Sur les Israéliens. Sur les Palestiniens. On ne peut persister à tenir des discours éculés qui sonnent de plus en plus creux. Ni sur l’intérêt d’Israël ni sur sa viabilité, ni sur sa mission parmi les nations ni sur sa place dans la scène internationale. C’est peut-être l’éruption somme toute pathétique et prévisible d’un abcès messianique qu’on ne peut crever ni traiter et qui continuera de puruler jusqu’à la catastrophe ou l’intervention musclée de puissances étrangères, à l’occasion d’une redistribution des cartes géopolitiques, qui ramèneraient le royaume de Judée, qui s’est créé derrière le dos des plus patriotes des Israéliens, à des attentes théologico-politiques moins illuminées. Ce qui, jusqu’au 7 octobre 2023, passait communément pour une création « sioniste », se posant en entité méritoire sinon exemplaire, dévoile ses ressorts messianiques et ceux-ci ne sont pas particulièrement rassurants. Une création occidentale qui s’est progressivement levantinisée pour le pire davantage que pour le meilleur. Une création croisée-étoilée se berçant de l’illusion qu’elle se déroberait au sort des royaumes croisés chrétiens. Une création juive qui ne recouvre pas son judaïsme sans succomber à des tendances théocratiques, encore plus doctrinales et rebutantes sur certains points qu’en Iran, ou à des tendances diasporiques, qui menacent de vider la contrée de ses esprits les plus ingénieux pour laisser place aux esprits les plus obscurantistes au point de craindre qu’on ne retombe dans un ghetto-mellah pour danseurs, hurleurs, pleureurs passablement kabbalisés. On a beau s’accrocher à la lecture des psaumes, comme s’ils constituaient une botte secrète contre les déboires et les démons et un babil magique pour la production continue de miracles qui ne se réalisent pas, elle n’agisst qu’en guise de mantra qui laisse Dieu insensible à moins de l’exciter sous la baguette d’un Premier ministre dont la biographie clinique éclairerait sous un autre jour les troubles qu’il communique à un Israël qui n’existe plus que dans les cœurs de ses partisans les plus dessillés. Je n’ai plus de patience, je l’avoue, pour ses incitations à la haine gratuite ni pour le énième livre sur la solitude d’Israël, son génie talmudique ou sa doctrine noachide, et ne nourris que pitié pour les rabbins timbrés qui persistent à égrener des versets, des maximes, des midrashim que quatre-vingts ans de roue nationalitaire juive menacent de priver de toute séduction.

En définitive, la solidarité inconditionnelle avec Israël trahirait plus de mièvrerie analytique et de démission critique que de pertinence théologico-politique. Elle a contribué à cultiver, pendant des décennies, une série de leurres qui seraient en train de se retourner contre lui. Cette crise aurait pour mérite ou pour inconvénient de les éventer. Le désarroi, pour ne pas parler du traumatisme, de la population juive en Israël est plus aigu qu’on ne le présente. Les manifestations contre la refonte des prérogatives de la Haute Cour de Justice qui ont précédé la sanguinaire tentative d’invasion du 7 octobre 2023 par le Hamas et les représailles qui s’en sont suivies recouvrent une troublante remise en question de la viabilité d’une souveraineté nationale juive. Israël se trouve désormais sous les attaques conjuguées des islamistes et des libéraux dont les retombées ne sont pas près de décanter et ce n’est pas la dissolution des instances internationales, accélérée par le dérèglement par Trump du manège politique mondial en vue de l’expansion de son empire vaurien qui jugulera la tentation coloniale qui, en instaurant un régime d’apartheid made in Judea, écartera la menace d’éclatement qui mine de l’intérieur l’entité sioniste.

Le leurre démocratique

Israël se leurre sur sa démocratie. Son régime ne saurait être démocratique, sous quelque forme qu’on le veuille, tant qu’il persiste à maintenir deux millions de personnes dans cette prison à ciel ouvert, devenue champ de ruines, qu’est la Bande de Gaza dominée par une milice islamiste dont les commentateurs s’accordent à dénoncer la cruauté. Ni en maintenant sous tutelle le territoire discontinu, percé de postes militaires, de l’Autorité palestinienne dans un royaume de Judée, quasi autonome, vivant aux crochets d’Israël. Ni en pratiquant une politique de développement à deux vitesses, l’une pour les Juifs, l’autre pour les Arabes israéliens, malgré la libéralité de l’autonomie religieuse, culturelle, éducative accordée à ces derniers dans les frontières vertes d’Israël. Ce n’est pas davantage une démocratie pour des raisons plus prosaïques et en premier lieu parce que la religion et la politique sont inextricablement intriquées et que cette intrication est une source de divisions, de partitions, de heurts qui secouent une société de plus en plus précarisée. S’émaillant de menaces et d’invectives, le débat public prend des allures teigneuses. On a l’impression que c’est sans cesse que les tensions multivoques menacent de dégénérer en guerre civile. La crise politique qui perturbe le pays depuis deux ou trois décennies recouvre une crise constitutionnelle insoluble. Ce qui explique en partie que depuis que Netanyahou a été inculpé, c’est un gouvernement quasi pégreux qui a pris les commandes de l’Etat.

Le leurre nationalitaire

Israël se leurre sur sa nationalité, malgré le vote de la loi proclamant qu’Israël est l’Etat national des Juifs. D’abord parce que les Juifs n’ont jamais formé une nation mais bien une trans-nation (une « nationali-té » plutôt qu’une nation pour reprendre une distinction de Hermann Cohen) dont les composantes ne surmontent leurs dissensions que sous la menace extérieure qui suscite des replis quasi tribaux. La seule loi dite constitutionnelle – constitutive pour être plus précis d’Israël comme Etat des Juifs – qui ferait l’unanimité serait encore la Loi du Retour qui alloue la citoyenneté israélienne à toute personne présentant des ascendants juifs ou s’étant convertie au judaïsme selon le rite orthodoxe. La moralité de ce droit au retour participerait de cette justice réparatrice qu’invoquent explicitement ou implicitement les dirigeants israéliens sitôt qu’ils invoquent la Shoah qui ne laissait d’autre choix que de ménager un asile aux Juifs persécutés de même qu’à leurs descendants, qu’ils soient restés dans le giron du judaïsme ou qu’ils en soient sortis. En revanche, vue de l’extérieur, cette loi favorise bel et bien les Juifs au détriment des réfugiés palestiniens qui ne bénéficient d’aucun droit au retour dans les villages et localités de leurs ancêtres. Cette loi est l’instigatrice de la colonisation sioniste de la Palestine. Israël n’est pas davantage un Etat national juif parce qu’il est de facto, avec 20% de sa population arabe, binational.

Le leurre de l’éternité

Israël se leurre sur sa viabilité. Il ne montre ni la cohésion civile ni l’éthos national requis pour se maintenir contre les assauts qui lui sont livrés de toutes parts et sur tous les fronts. Son tissu social est loin d’être tressé par la légendaire « garantie mutuelle » qui relève davantage de l’incantation que de la réalité. C’est une société ségrégative, grevée de tant de clivages et de contradictions qu’on se demande combien de temps elle tiendra encore. Le clivage entre riches et pauvres est parmi les plus scandaleux et révoltants au monde. Le clivage entre « Orientaux » et « Occidentaux », qui recouvre des divisions politiques, persiste malgré les brassages matrimoniaux. Le clivage religieux-laïcs, recouvrant lui aussi des divisions politiques, serait encore le plus menaçant, que les prochaines générations laïques libérales, accélérant leur relocalisation dans des contrées plus ouvertes et tolérantes, démissionnent ou non. De jeunes chercheurs, ingénieurs, médecins, artistes, en quête d’une certaine banalité de vivre qui ne serait plus soumise aux chantages religieux, aux pressions bureaucratiques, aux mobilisations militaires, revendiquent comme un droit à l’exil. Ils savent qu’Israël les rattrapera là où ils se retrouveront, ils n’en choisissent pas moins de partir, excédés par l’irresponsabilité politique des intégristes et par les menées messianistes, colonialistes et racistes – en un mot messionistes – des rabbins de Judée et de leurs représentants politiques qui dominent l’agenda du judaïsme mondial depuis plus d’un demi-siècle.

Le leurre de la souveraineté

Israël se leurre sur sa souveraineté. Il dépend tant des Etats-Unis, pour son armement, son économie et son statut international, qu’il passerait volontiers pour un Etat vassal sinon parasitaire de l’Amérique. Sa souveraineté est indexée à la liberté de manœuvre que lui laissent les Etats-Unis et il faut être illuminé comme l’est le parti judéen d’extrême droite, passé maître dans l’anathème, l’injure et l’invective, pour proposer de braver à la fois Pékin, Moscou et Washington. Il n’est que de rappeler la petite phrase de Biden concernant la livraison des obus pour les Dômes de Fer qui accompagnait sa mise en demeure de cesser nul ne se souvient plus quels combats pour deviner les mesures de rétorsion et de pression dont disposent les Etats-Unis. Cette phrase était si gentille et précise, par trop déplacée, qu’elle témoignait d’une accablante dépendance d’Israël. Soit, vous vous calmez, soit nous arrêtons les munitions, et ce n’est pas le retour d’un Trump, pour esbroufeur qu’il soit, qui changerait quelque chose à la tutelle des Etats-Unis, à leurs intérêts dans la région et à leurs retournements. La souveraineté d’Israël est par ailleurs contestée par trois secteurs qui représentent ensemble 50% de sa population. Les Arabes israéliens n’ont d’autre choix, dans le meilleur des cas, que de perpétuer leur dissidence, qui dure depuis la création d’Israël, dans le pire des cas, qu’à tourner contre la police et leurs voisins juifs les armes dont ils se servent pour vider les contentieux maffieux entre clans. Ils ne céderont plus aux commodités de la consommation, ils sont, malgré leur retenue pendant la guerre de Gaza, nationalement à bout. Il en va de leur dignité et les émeutes qui se sont produites précédemment dans les villes mixtes n’augurent rien de bon pour la coexistence judéo-arabe au sein des frontières vertes. En Galilée, ce sont visiblement des bandes organisées arabes qui font la loi ; dans le Négev, ce sont des Bédouins partiellement sédentarisés qui ne se résolvent pas à voir leurs terres de transhumance se couvrir de bases militaires et de localités juives. La souveraineté israélienne est également menacée par les intégristes juifs qui placent ouvertement la Torah au-dessus de l’Etat, ne concèdent à Israël aucune légitimité religieuse et seraient à leur façon en dissidence avec ses institutions. Le troisième groupe, de loin le plus dangereux, se compose de tous ceux qui animent le royaume de Judée et revendiquent une hégémonie rabbinique-messianique totale sur l’ensemble d’Israël. C’est un vivier de sicaires qui, si leur royaume n’est pas démantelé, provoquera, plus sûrement qu’autre chose, la ruine d’Israël.

Le leurre militaire

Israël se leurre sur sa puissance militaire. On l’a vu à Gaza, on le voit ces jours-ci en Cisjordanie. Au Liban, comme d’ailleurs en Iran, elle s’est révélée plus ingénieuse que puissante, et n’eût été l’incompréhensible tergiversation du Hezbollah le 7 octobre, on aurait assisté à un cuisant revers d’Israël qui n’aurait pas tenu sans une intervention encore plus active des Etats-Unis. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, les mouvements de résistance populaire sont venus à bout d’armées suréquipées. Israël ne pourra pas en découdre avec le Hamas ou avec la milice qui la remplacerait ou lui succéderait. On ne réglera pas le problème des Palestiniens par les armes à moins de pratiquer une terreur d’Etat et de les bouter hors de leurs territoires vers l’Egypte, la Jordanie, le Liban, provoquant en retour une remobilisation arabe contre Israël sous la houlette de l’Egypte. Tsahal est suréquipé, surentraîné, surmotivé par la criminelle prise d’otages par le Hamas. Il est passé maître dans les nouvelles stratégies ou tactiques militaires (je ne distingue plus entre elles), mobilisant les ressources de l’intelligence artificielle. Il ne lui manque qu’une chose et c’est cette chose qui déterminerait la victoire : une vision lucide de son insertion dans la région. A la longue, il ne saurait que faire de nouvelles victoires. Que lui servirait d’écraser le Hamas ? que ferait-il de la Bande de Gaza ? que lui servirait de démanteler l’Autorité palestinienne ? Il se retrouverait en charge d’un peuple auquel il ne saurait accorder l’égalité des droits sans ruiner sa raison d’être, sans s’exposer à des soulèvements civils récurrents. Le danger est désormais intérieur et il est à parier que de plus en plus de ressources seront allouées à la création de nouvelles unités de police et de services de sécurité chargés de contrôler la minorité arabe, en Israël et en Cisjordanie, dont les jeunes générations se rangent du côté du Hamas. Or celui-ci ne cache pas qu’il est engagé dans une guerre d’usure larvée contre l’entité juive sioniste. Israël se leurre par ailleurs sur le caractère populaire de son armée qui ne recrute pas plus de 50 % de la tranche en âge de l’être. Bientôt, le contingent, de plus en plus rebuté par l’assaut religieux contre les institutions démocratiques, ne se dépêchera pas d’accourir au secours de ceux qui, se planquant dans des Académies rabbiniques plutôt que de s’enrôler, se rangent du côté des colons en Cisjordanie. Il est à prévoir que les parents des jeunes recrues se résigneront de moins en moins à voir leurs filles et fils risquer leur vie au service de visées colonialistes et annexionnistes. Sans parler des réservistes qui choisiront de résilier un engagement militaire qui heurterait leurs convictions citoyennes.

Le leurre économique

Israël se leurre sur la solidité de son économie. S’il se targue de faire partie de l’OCDE, c’est bien comme transfuge. Il n’est pas en Europe, malgré les prétentions de ses chercheurs et de ses auteurs, ni en Orient, malgré la veine qui domine sa chanson. Il n’est nulle part. Ses indices sont pipés et abusent jusqu’aux agences de notation. 20 % de la population en âge de travailler choisissent de vaquer à des études, somme toute stériles, se contentant de subventions publiques et d’allocations assurées par des associations caritatives – ce qui permet au bureau des statistiques d’afficher des taux de chômage que le monde entier envie à Israël. Le système bancaire pratique ouvertement une politique d’usure qui vassalise les ménages endettés pour des décennies contre des prêts immobiliers. Derrière les tours de Tel Aviv se cachent des poches de tiers-monde tant dans les grandes villes que dans les localités mixtes comme Lod et Ramleh, voire les villes périphériques qui ne bouclent leurs budgets sociaux que grâce aux subsides philanthropiques provenant de l’étranger. L’économie israélienne repose par ailleurs, à l’intérieur des lignes vertes comme dans les territoires sous domination militaire ou annexés, sur la main d’œuvre palestinienne et les cohortes de travailleurs asiatiques employés dans l’agriculture, le bâtiment et l’accompagnement gériatrique surtout. Israël se leurre sur son ingéniosité technologique qui ne concerne pas plus de quelques dizaines de milliers de personnes et pour laquelle il s’est tant entiché qu’il est en train de liquider son industrie lourde, réservoir d’emplois, son agriculture, menaçant son indépendance alimentaire, et ce ne sont pas les gisements de gaz découverts au large de ses côtes qui le sortiront du marasme économique qui le guette.

On ne peut contester à Israël le droit d’être un Etat singulier, d’autant qu’il s’est construit au début de cendres et de sueurs et s’est posé en asile pour des parias en butte aux pires persécutions. Il était armé des rentes symboliques d’une diaspora bimillénaire qui auraient fait de lui une entité exemplaire, plaque tournante pour les Juifs du monde entier et haut lieu de pèlerinage pour les religions, s’il n’avait succombé à la vanité militaire qui, nourrie de mythes kabbalistiques, l’a empêché de se résoudre à sa véritable échelle sur l’échiquier géopolitique et l’a encouragé à poursuivre la colonisation de la Judée et de la Samarie au prix d’un apartheid de plus en plus rebutant. On ne peut continuer d’égrener la sempiternelle ritournelle sur l’élection divine, le droit biblique sur la terre, le peuple du livre, le cerveau juif, l’hostilité des Arabes, la persistance de l’antisémitisme sans courir à la perte. C’est bel et bien à un rebondissement dans le destin d’Israël qu’on est en train d’assister. Dans celui du judaïsme aussi. Je dois encore me remettre de ces cuisants déboires pour écarter la hantise d’une disparition d’Israël. Si cela se produisait, ce serait assurément sur un décret divin ; si cela se produisait, je ne doute que le Juif lui survivrait. Je ne sais lequel.