The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE THEATRE DE CASABLANCA

C’était à l’occasion de mon retour à Casablanca, une trentaine d’années après l’avoir quittée, à l’âge de seize ans, arrachant l’adolescent aux délicieuses sirènes qui, malheureusement, n’avaient pas réussi à le retenir. Je retrouvai une ville anachroniquement francophone, avec des enseignes en français, des journaux en français et de vieux films en français. Une phrase sur l’œuvre coloniale de la France au Maroc me revenait de loin : « Le geste de Dieu par les Français... » Cette cité était l’œuvre d’un maréchal qui s’était engoué pour le Maroc, l’avait bâtie de caresses pour mieux la mouler et couler dans ses bâtisses une sensualité qui près d’un siècle plus tard collait toujours aux suaves et éclectiques prouesses de ses architectes, aux clandestinités de ses médinas et à l’animation des quartiers périphériques qui n’avaient de cesse de s’insinuer au cœur de la ville. J’ai longé l’avenue des cinémas, me suis risqué dans le quartier des livres, des timbres et des puces, me suis aventuré dans la rue lusitanienne des synagogues qui rivalisaient de concerts liturgiques buissonniers où je savais trouver la voix de mon père. Dans cette rue et dans celles qui la doublaient de part et d’autre, on n’étudiait pas, on chantait ; on ne priait pas, on rendait une politesse à Dieu.
C’était toujours, après une longue absence, une ville où les hommes, se doublant de badauds, marchaient les mains derrière le dos ou dans les poches et traînaient des savates. Une vaste industrie de la procréation, chacun vivant comme il peut de ce qu’il peut. Des cigarettes au détail, des pépites grillées, des porte-clés. Des vendeurs de nougats, des cireurs de chaussures et même des marchands d'eau, en tenue rouge, brodée de vert, et en chapeau à clochettes, avec leur outre en peau de chèvre et leur attirail de cuivre. Les gens étaient attablés aux terrasses des cafés, assis pressés les uns contre les autres sur les bancs publics, accroupis en grappes autour des arbres. Les Arabes seraient gens du crépuscule, avec une multitude de mots pour restituer la dilution du jour dans la nuit. Des gens désabusés, poussés dans la rue pour connaître la clémence d'un soir, couvant les prémonitions de leurs prochains rêves.
Je m’engage dans le parc des jeux. On a abattu les arbres, bétonné les allées, installé des manèges, des petits trains et des autos tamponneuses. Surtout, on a enseveli le Théâtre du Petit Monde sous du béton, avec Superman et Ironman sur les murs. Une mauvaise musique accentue le mauvais goût des aménagements. Plus de jeunes gens que d’enfants, presque plus d'oiseaux. Je m’installe sur un banc pour suivre le manège des promeneurs. Les femmes surtout, vêtues de belles djellabas couleur d'osier, de henné ou d'automne, le visage voilé pour certaines, avec de longs regards noirs au-dessus des voiles qui remuent en moi de vieux désirs périmés. Plus attiré par les couleurs que par les traits, par les allures aussi, avec de troubles inclinations pour les plus sensuelles, ne me passionnant pas tant pour leur beauté que pour leur manière de la rehausser. Les parures, les talons, les bijoux. Dans le cortège naturel qu'occasionne la déambulation du soir, je m'attache en particulier au port altier des Sahariennes, l’oasis dans les yeux, recouvrant leur dignité naturelle avec le sens de leur beauté et le lustre de leur teint. De belles chevilles, de belles mains, de beaux yeux. Malgré mon attirance, elles ne représentent pour moi, plus inaccessibles les unes que les autres, qu'autant d'échecs. Sans cesse, je croisais le regret plus indulgent que rancunier à l’égard de mon destin. J’avais passé mes années d’adolescence sur les planches du théâtre en marquis de Carabas et en Petit Poucet. Le Juif m’avait arraché à ce théâtre et au délicat cocon d’une sensualité qui n’aurait pas éclos, il avait d’autres malheurs à ressasser. Pourtant l’adolescent connaissait le langage des mouettes et des goélands, se mesurait aux vagues de l’Océan, s’enivrait des senteurs mêlées des citronniers et des orangers, succombait aux Belles de Nuit. J'étais venu pour retrouver mon parc des jeux, je mesurais le gâchis du temps passé à poursuivre des mirages littéraires. C’était une adolescence qu’on avait bétonné avec mon théâtre, ses princes et ses princesses.

