JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UN SPLEEN DE VIEILLESSE

1 Apr 2025 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UN SPLEEN DE VIEILLESSE
Posted by Author Ami Bouganim

Je me prenais à mon tour pour une réincarnation de Baudelaire. Mon père déjà avait succombé à ce syndrome. Il allait par les rues en quête du poème, il ne trouvait que la calamité. Je suis Charles Baudelaire, clamait-il, prince et démon des poètes, planqué dans mes vers, cloîtré derrière leurs rimes. L’allure harassée du vieux continent, les traits crevassés, les cheveux plaqués. Ma laideur est celle d’une clandestinité. Je ne sais laquelle, elle me reste inaccessible. Je ne suis coupable de rien, redevable de rien à personne. Les poètes sont gens maudits, ceux qui sont encensés ne sont que de vulgaires poètes de cour, de salon, d’écran. Ils s’imaginent qu’en trempant leur plume dans la cendre ou la drogue, ils réussiront à écrire contre la mort alors qu’ils déposent leurs mots dans leurs linceuls et prennent une voix macabre pour se survivre.

J’étais né pour la beauté, je n’avais de passion que pour elle. Elle donnait le tournis à mes sens. Je prônais son culte pour me remettre des torticolis philosophiques et des harcèlements politiques. Passez son onguent sur vos vies, en grandes ou petites doses. Le matin, ouvrez vos yeux à la beauté ; le soir, fermez-les à la beauté. J’étais un grand provocateur, je provoquais le désir. Laissez-le vernir le monde, ne le chassez pas. On n’accède au paradis qu’à travers de beaux yeux. Certains creusent des trouées dans le ciel, d’autres dans la mer, d’autres encore dans de noirs abimes. Si vous n’avez pas de yeux pour accrocher les yeux, alors crevez les vôtres. Le reste n’est que balivernes. On veut communément reconstruire le monde ; moi, je ne veux que l’enchanter.

Je n’avais pas le choix, je voulais rester un ange, j’ai choisi la rue. Je souhaitais marier les couleurs, les accents et les mots pour composer une humanité plus exquise et célébrer « les loques, les fards, les poulies, les chaînes, les repentirs, les épreuves barbouillées, bref toutes les horreurs qui composent le sanctuaire de l’art » (Baudelaire, Projet de préface IV pour « Les Fleurs du mal », La Pléiade, vol I, p.185). Un jour, croulant sous les vers, j’en ai eu assez de toute cette hargne dans le sanctuaire. Des discours creux qui rendent l’écho de la vanité. Des prédictions de malheur qui promènent un œil noir sur le monde. Je devais me libérer. Sortir du maudit personnage où l’on m’internait. Tout secouer, tout résilier. Aller mendier mon pain à New Delhi ou à Ispahan. Moine-mendiant, pèlerin-errant, derviche-tourneur, clochard-chiffonnier. Sensible au ruissellement de l’eau dans le caniveau. Je voulais ouvrir de nouveaux sentiers dans les bois, de nouvelles pistes dans le désert. Remonter à la source, le long de ruisseaux noirs, blancs, bruns, roux. Déposer une bribe dans laquelle germerait une rose. Composer un nouveau testament qui engagerait le ciel au service de la terre. J'étais bien sûr pour exorciser les sorcières de leurs envoûtements, les politiciens de leurs manigances. Je voulais être celui qui alimenterait les bûchers sur lesquels placer les vestales de Freud et les prêtres de Lacan.

En définitive, tout au bout des ans, je ne pouvais plus rester dans la ville. Elle était saturée de divinité, je ne pouvais dans mon état la croiser au coin de chaque rue. Le jour verni de désir, la nuit veloutée de désir, partout je décelais des vestiges de désir, jusque sur les feuilles mortes dont les nervures étaient autant de désirs livrés par vent dans sa mortelle étreinte. Le culte de la beauté, autrefois le plus excitant, se révélait le plus harassant. J'envisageais mièvrement de la troquer contre le Dieu castrateur des juifs, des chrétiens et des musulmans. Me retirer dans une grotte. Dans un cloître. Dans une bibliothèque. En définitive, je me suis réfugié dans une maison de retraite où je vis dans la hideur de n'être que l'héritier du pauvre hère qui m'a abandonné, à son tour, pour aller cultiver sa poésie par les rues. Il n’avait pas deviné, lui davantage que son père, que même dans le noir brille un œil et même dans la détresse résonne une prière. J'écoutais du jazz pour me départir de son vieux spleen.