JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UNE MORT COMBLEE

4 May 2025 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UNE MORT COMBLEE
Posted by Author Ami Bouganim

Il est des gens pour habiter Paris en clochards de luxe. Des neurasthéniques pour la plupart, volontiers misanthropes, même quand ils débordent de cordialité et qu’ils sont une incarnation de la correction mondaine. Ils s’ennuieraient tant entre les murs de leurs résidences qu’ils ne se sentiraient à l’aise que dehors. Ils ont besoin de roder dans une gare, de rencontrer des personnes qui ne leur demanderaient rien, ni sur leur vie ni sur leur mort, ne les dérangeraient pas plus qu’ils ne se soucieraient d’eux. D’être servis dans leurs lits comme ils l’entendent, de rompre une discussion sitôt qu’ils en réalisent l’inanité. De ne s’encombrer ni d’impôts fonciers ni de quittances, ni d’achats ni de lingerie, de s’en remettre à un complice, mi-souteneur mi-philanthrope, pour leur présenter leurs amants ou leurs maîtresses. Ces gens-là se rabattent volontiers sur l’hôtel, que ce soit dans le Marais, Saint-Germain-des-Prés ou les Champs-Elysées. Le palace est souvent le sans-domicile de choix des plus privilégiés parmi les plus malheureux des humains qui se sentiraient hôtes de la vie et intrus sur terre. Dans « Le Piéton de Paris », Léon-Paul Fargue écrit : « Qui s'installe à l'hôtel voit immédiatement se retirer, comme une marée, toute la mer de problèmes que pose l'existence bourgeoise dans un appartement. L'éclairage, la chaleur, le blanchissage, la teinturière, le « pressing », les contributions, les étrennes de la concierge, l'homme du gaz : tous ces fantômes qui errent autour de votre-silhouette de locataire disparaissent. […] Cette supériorité que nous avons ainsi sur les autres mortels nous lie, nous autres citoyens de la république des hôtels, par une sorte de franc-maçonnerie. »  

J’ai longtemps rêvé pour ma part de mener une vie de clochard à Paris où j’aurais situé mon sans-domicile au George V. Il présente ce charme désuet des hôtels qui ont une luxueuse histoire derrière eux et une riche galerie de photos d’hôtes de marque. Il est bâti sur les anciennes carrières du village de Chaillot d'où fut extraite la pierre qui servit à édifier l'Arc de Triomphe et qui accueillent désormais des caves parmi les plus prisées et enivrantes de Paris. Il a été commandité dans les années 20 du XXe siècle par un homme d'affaires se doublant d’un architecte américain. Il accueillit d’abord des touristes américains qui débarquaient à Cherbourg. En 1929, son propriétaire le céda à un groupe bancaire. En 1931, il est racheté et flanqué d’une nouvelle aile proposant des appartements à l'année ou à la saison. Le nouveau propriétaire garnit l'hôtel de nombreux objets d'art tels que des tapisseries des Flandres, des meubles Boulle, des tableaux dont un Renoir et un Dufy.

Fargue le visita de fond en comble et lui consacra de belles pages dans « Le Piéton de Paris ». C’était l’époque où il était à la pointe de l’hôtellerie, proposant toutes sortes de gadgets qu’on ne trouvait nulle part ailleurs. Des cuisines électriques, des réfrigérateurs intérieurs, une lingerie « claire et appliquée, où l'odeur de la première communion se mêle à celle du drame d'amour ». Ses patrons étaient si pénétrés de l’importance de leurs hôtes qu’ils leur proposaient de conserver les échanges entre eux. En 1938, ils lancèrent le repas-disque où les conversations étaient enregistrées entre le hors-d'œuvre et le café : « Une « mémoire » fonctionnera sous la table sans déranger personne, et lorsqu'on retirera « son vestiaire », on pourra emporter avec soi le procès-verbal du déjeuner ou du dîner auquel on assistait, et se constituer ainsi chez soi des bibliothèques de conversations qui seront utiles pour rappeler aux personnes importantes qu'elles ont promis de s'occuper de vous, aux femmes qu'elles vous aiment, et aux amis qu'ils mentent. »

Depuis, l’hôtel s’est symboliquement enrichi de l’accueil de célébrités dont les Beatles pour leur concert à l’Olympia en 1964, ils installèrent un piano dans leur suite et se mirent à composer je ne sais quels chants. Cela lui valut d’être classé Palace de France. Ses suites donnent sur la basilique du Sacré-Cœur ou sur la tour Eiffel. Ses salons, une piscine couverte, ses boutiques… ses restaurants enfin, dont la plupart figurent au guide Michelin, font de lui le site rêvé pour tous ceux qui, comme moi, caresseraient la vocation clocharde de vivre leur dernière nuit dans le luxe sans que nul ne s’avise de présenter la note à leur dépouille.