The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : ALEXANDRE GROTHENDIECK, RECOLTES ET SEMAILLES (1986) (1)

C’est la confession, tortueuse et torturée, digressive et tâtonnante, paradoxale et contradictoire, incohérente et inconséquente d’un universitaire qui a eu une carrière météorique dans les mathématiques, s’est attiré tous les honneurs et tous les prix, a provoqué les esclandres qu’on ne passait alors qu’à ceux qui sentaient qu’ils pouvaient se les permettre. Il a rompu à plusieurs reprises avec ses collègues pour déplorer avec encore plus d’acrimonie leur cécité – récit somme toute caricatural d’un pauvre génie qui se révèle un petit homme : « L’amertume est un des moyens d’éluder une connaissance, d’éluder le message d’un vécu ; de se maintenir dans une certaine illusion tenace sur soi-même, au prix d’une autre “illusion” […] sur le monde et sur autrui. » Tout dans ces archives est tentaculaire, digression, programmatique. Les mathématiciens aussi succomberaient à la tentation philosophique, se posant à leur tour pour des philosophes pour pallier les carences des philosophes patentés qui se doubleraient de plus en plus de piètres prédicateurs ou de vaniteux intellectuels. Grothendieck se révélerait l’un des plus bavards et brouillons. On ne lui contesterait pas un certain humour si celui-ci ne tournait à la lourdeur, un certain sens poétique s’il ne se noyait dans un déballage clinique. Il crée un mythe autour de son personnage, avec cette puérilité et cette impunité qui caractérisent tant les génies ( ?), il se désole de ne pas voir son mythe gagner les esprits et plutôt que de le corriger ou de le nuancer, il persiste à l’étoffer et à le raturer avec le désespoir du… génie. On ne concède pas le droit de chiâler à des génies ; or, ils ne feraient que cela.
Ses considérations mathématiques recouvraient, à l’en croire, de telles perles qu’on n’aurait cessé de le piller-plagier sans le nommer. Cette plainte est si commune dans le milieu universitaire, où l’on se livre au plagiat déguisé davantage qu’à la création, qu’on ne s’en émeut que parce qu’on ne s’attend pas à la rencontrer chez une intelligence de cette pointure. C’était peut-être un grand mathématicien, ce l’était sûrement, il n’en était pas moins tenu à un devoir de réserve. Lui-même parle d’indécence : « Il est indécent d’étaler devant autrui, voire publiquement, les hauts et les bas, les tâtonnements foireux sur les bords, le « linge sale » en somme, d’un travail de découverte. Ça ne fait que perdre le temps du lecteur, qui est précieux. De plus, ça va faire des pages et des pages en plus, qu’il faudra composer, imprimer – quel gâchis […] ! Il faut vraiment être bien vaniteux pour étaler comme ça des choses qui n’ont aucun intérêt pour personne, comme si mes cafouillages même étaient choses remarquables – une occasion de se pavaner, en somme. […] Il est indécent de publier les notes d’une telle réflexion, telle qu’elle se poursuit vraiment, tout comme il serait indécent de faire l’amour sur une place publique, ou d’exposer ou seulement laisser traîner, les draps tâchés de sang des labeurs d’un accouchement... » Il met toutes les vertus de son côté, toutes les perversions du côté de ses « fossoyeurs » dont ses aînés, ses collègues et ses héritiers parmi ses disciples. Le titre du livre serait dans ces mots : « Tout ce qui m’est venu, et souvent malvenu et mal accueilli, dans ma vie de mathématicien en ces dernières années, est récolte et message de ce que j’ai semé, aux temps où je faisais partie du monde des mathématiciens. » C’est si ambitieux – il est obnubilé par le nombre de pages qu’il abat ou manque d’abattre – qu’il pèche par délire d’écriture. Son propre inventaire : « “Réflexions et témoignage sur un passé de mathématicien […] ; une méditation sur l’existence ; un tableau de mœurs d’un milieu et d’une époque […] ; une enquête […] ; une vaste divagation mathématique […] ; un traité pratique de psychanalyse appliquée […] ; un panégyrique de la connaissance de soi ; “Mes confessions” ; un journal intime ; une psychologie de la découverte et de la création ; un réquisitoire […], voire un règlement de comptes dans “le beau monde mathématique” (et sans faire de cadeaux...). »
Grothendieck était un dissident, dont le père avait quitté les bancs marmonnant de la synagogue pour ceux tonnant de l’anarchie internationale, il ne s’inclinait pas devant ce qui était admis, il devait « passer outre », et ce n’était qu’ainsi qu’il pouvait accéder à la révélation – la solution mathématique participant chez lui de la révélation se concrétisant dans et par l’écriture. Il se livrait à la mathématique comme d’autres à la musique, sans savoir pourquoi, jusqu’au bout, on ne sait lequel, possédé par elle. Ce serait de la composition davantage que de la recherche. Certaines de ses mathématiques se sont retrouvées dans des algorithmes et ont révolutionné la recherche dans les sciences naturelles, d’autres ont échoué dans la grande poubelle des mathématiques. Ce ne serait qu’un mode de l’exercice intellectuel. Dans la plupart des cas « un travail de taupe » dont on ne connaîtrait « ni les tenants ni les aboutissants ». Il a étendu le champ mathématique, il a investi l’espace et parce que l’espace est le domaine de prédilection de la science, davantage que le temps qui n’aurait aucun sens sinon pour l’homme qui meurt et le savant qui fabule, ses mathématiques sont assurées d’une longue carrière.
Malgré la mention des contributions de nombre de ses collègues, Grothendieck ne manque pas une occasion de montrer que c’est un pionnier méconnu. On aurait dû le célébrer, on se contente de le piller. Pourtant il était conscient que le succès viendrait, qu’on reconnaîtrait son génie, que son jour viendrait : « Quant à ces choses que j’avais laissées, et auxquelles un lien profond et ignoré continuait à me relier – alors même qu’elles étaient visiblement laissées à l’abandon, sur ces chantiers désolés, je savais bien, moi, qu’elles n’étaient pas de celles qui craignent “l’injure du temps” ni les fluctuations des modes. Si elles n’étaient entrées encore dans le patrimoine commun (…), elles ne pourraient manquer de s’y enraciner tôt ou tard, dans dix ans ou dans cent, peu importait au fond... » On ne sait si l’on doit rire ou pleurer des cortèges auxquels se livraient à son sens ses disciples pour mieux l’enterrer, si c’est parodique ou symbolique. Il s’est retiré de l’activité mathématique, ses collègues ont continué, ses élèves ont poursuivi leur carrière, se détournant de lui ou le relayant, le mentionnant ou non. Il n’avait pas à disparaître, rompant totalement avec l’Université pour se cloîtrer dans un village perdu, s’il ne voulait pas être « enterré ». Il ne revient pas dans « Récoltes et Semailles » sans tirer à la ronde et mettre en scène ses obsèques sinon sa résurrection. C’est un cas clinique, volontiers revanchard : « Le clou de la Cérémonie est l’Eloge Funèbre, servi avec un doigté parfait par nul autre que mon ami Pierre en personne, présidant aux obsèques en réponse aux vœux de tous et à la satisfaction générale. La Cérémonie s’achève en un De Profundis final et définitif (…), chanté comme une sincère action de grâce par le regretté défunt lui-même, qui à l’insu de tous a survécu à ses impressionnantes obsèques. »
Grothendieck retrace sa biographie par petites touches. Son internement avec sa mère au camp de Rieucros près de Mende, ses années dans une maison d’enfants au Chambon-sur-Lignon, les descentes de la Gestapo. Des liens particuliers le liaient à sa mère, une femme de caractère qui lui laissait tout loisir de rêver. Il restera attaché à son souvenir après sa mort en 1955 et réservera à la Mère – particulière et cosmique ? – un rôle privilégié dans la méditation, l’exploration, voire la création : on s’intéresse d’abord à la mère et c’est de notre attachement à elle que se déploie l’intérêt pour l’univers, le monde, le cosmos : « Ce n’est pas vers eux qu’au plus profond de nous-mêmes nous porte la pulsion de connaissance. Ce qui nous attire, c’est leur incarnation tangible et immédiate, la plus proche, la plus « charnelle », chargée en résonances profondes et riche en mystère, Celle qui se confond avec les origines de notre être de chair, comme avec celles de notre espèce, et Celle aussi qui de tout temps nous attend, silencieuse et prête à nous accueillir, « à l’autre bout du chemin ». C’est d’elle, la Mère, de Celle qui nous a enfanté comme elle a enfanté le Monde, que sourd la pulsion et que s’élancent les chemins du désir – et c’est à Sa rencontre qu’ils nous portent, vers Elle qu’ils s’élancent, pour retourner sans cesse et s’abîmer en Elle. » Grothendieck prend un ton poétique pour se perdre mystiquement dans sa parabole de la mère matrice de l’enfant explorateur : « Tu es l’enfant, issu de la Mère, abrité en Elle, nourri de Sa puissance. Et l’enfant s’élance de la Mère, la Toute-proche, la Bien-connue – à la rencontre de la Mère, l’Illimitée, à jamais Inconnue et pleine de mystère. » Il dénonce l’oubli de la mère par les mathématiciens et décèle dans leur silence sur elle un prolongement de l’immersion de la gestation – et ce seraient les abois de ce silence qui chez lui sécréteraient ses digressions littéraires. On ne peut écarter d’un revers de main l’importance que Grothendieck accorde à l’innocence quasi enfantine dans le processus de la découverte. On doit se secouer du fatras des connaissances, des inhibitions, des autorités et des convenances pour voir avec des regards nouveaux ce qu’autrement on verrait à travers les yeux des autres – sans rien innover : « Nos esprits sont saturés d’un “savoir” hétéroclite, enchevêtrement de peurs et de paresses, de fringales et d’interdits ; d’informations à tout venant et d’explications pousse-bouton – espace clos où viennent s’entasser informations, fringales et peurs sans que jamais ne s’y engouffre le vent du large. […] Le petit enfant découvre le monde comme il respire – le flux et le reflux de sa respiration lui font accueillir le monde en son être délicat, et le font se projeter dans le monde qui l’accueille. L’adulte aussi découvre, en ces rares instants où il a oublié ses peurs et son savoir, quand il regarde les choses ou lui-même avec des yeux grands ouverts, avides de connaître, des yeux neufs de – des yeux d’enfant. »
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Le texte est inégal, les moments de grâce alternant avec ceux d’amertume. On ne cerne pas les circonstances – politiques ? institutionnelles ? psychologiques ? – de sa remise en question, de son autocritique, de sa pénitence, de ses réquisitoires. Ce serait une crise universitaire somme toute classique, plus aigüe chez les mathématiciens que chez les chercheurs des sciences naturelles qui s’insèrent généralement dans des équipes. De nouvelles générations de mathématiciens ne reconnaissent pas encore sa grandeur, le renient pour mieux percer à leur tour, se moquent de ses « grothendieckeries ». Surtout qu’il ne s’est pas tant remarqué par la résolution de vulgaires théorèmes que par une pratique des mathématiques qui déborde le cadre computationnel, les ramenant à leurs fondements. Ses plaintes sont tellement courantes dans la sphère universitaire, ces petites trahisons qui couvent et alimentent de grandes conspirations et nourrissent des crises de paranoïa, que c’en devient caricatural. On n’écrit pas un livre – et encore moins une somme de je ne sais combien de dizaines de milliers de pages – pour régler ses comptes et se donner un personnage quasi christique. On écrit des autobiographies où l’on passe sous silence toutes ces trahisons, on ne les étale pas à la première personne, et c’était sur internet où échouent ces écrits empreints de plus de fiel que d’aménité. Grothendieck ne se lèverait de sa tombe que pour encenser Gallimard qui l’a sorti de cette poubelle et lui a assuré une vaste campagne de promotion. L’indulgence de ses attachés de presse est plus accablante pour cette maison qui collectionne les auteurs les plus douteux davantage que les plus doués. Mais peut-être a-t-on compris que le génie allait de pair avec l’aliénation et mise-t-on sur les auteurs qui présentent un grain de démence pour mieux se démarquer d’Odile Jacob qui ne verse pas dans la vulgarisation sans communiquer à ses lecteurs l’ébriété quantique et astrologique qui caractérisent tant ses propres auteurs.
Grothendieck est très vite reconnu par ses maîtres et par ses collègues, il ne soupçonne pas que les égards dont on l’a entouré à ses débuts – il aurait résolu je ne sais combien de théorèmes en un temps record – étaient peut-être ce qui lui auraient le plus nui. Il est accueilli en paria, en étranger, voire en rescapé, et ce fut très tôt la notoriété et la célébrité. L’insolence aussi, encore plus enracinée dans parmi les mathématiciens où il est de notoriété publique que passé l’âge de quarante ans on n’aurait plus rien à innover. En définitive, c’était un homme du sérail qui illustre ce que Bourdieu dénonçait : « A présent, tous les coups sont permis, sans plus aucune réserve ni limitation, pour la “confrérie par cooptation” de ceux qui disposent du pouvoir dans le monde mathématique. » Des années plus tard, Grothendieck découvre qu’il était parmi les plus méprisants, il procède à son autocritique – sans se départir pour autant de sa vanité. Il reconnaît n’avoir manqué ni de fatuité ni de suffisance : « Je sens souffler un vent de suffisance, de cynisme et de mépris. “Il souffle sans se soucier de “mérite” ni de “démérite”, brûlant de son haleine les humbles vocations comme les plus belles passions...”. J’ai compris que ce vent-là est la prolifique récolte de semailles aveugles et insouciantes que j’ai contribué à semer. Et si son souffle revient sur moi et sur ce que j’avais confié à d’autres mains, et sur ceux que j’aime aujourd’hui et qui ont osé se réclamer ou seulement s’inspirer de moi, c’est là un retour des choses dont je n’ai pas lieu de me plaindre, et qui a beaucoup à m’enseigner. » Dans son auto-critique – ce qu’il nomme son tournant – dans les années 70, il reconnaît ses torts à l’égard des uns, ses manquements à l’égard des autres. Il ne songe à s’acquitter de ses dettes ni à l’égard de ses maîtres ni à l’égard de ses aînés et leurs évocations sont avares en compliments : « Parmi tous mes amis, j’étais le moins “cool” peut-être, le plus “polard”, le moins enclin à laisser percer une pointe d’humour (…), le plus porté à se prendre terriblement au sérieux. Sûrement même, je n’aurais pas tellement recherché la compagnie de gens comme moi (à supposer qu’il s’en soit trouvé). » Il idéalise l’époque de ses débuts – on était accueillant et chaleureux –, il démonise celle de son tournant – on se montre méprisant et hostile. C’est un âge d’or qu’il célèbre pour mieux faire ressortir les turpitudes d’une arène où le mathématicien est un loup pour son disciple.
On se retrouve avec les petites tensions et querelles du milieu universitaire, où nul ne sait pourquoi il hait l’autre sous le couvert de la science quand ce n’est pas au nom du prêche de l’altérité. Grothendieck se sent un devoir de passer en revue ses relations avec ses étudiants sans les nommer et de se blanchir de toute responsabilité dans celles qui auraient mal tourné. Il reconnaît l’irréductibilité de ce qu’il nomme les forces égotiques qui guettent un chacun dans ce monde où le maître prend le relais du père, exerçant d’autant plus d’ascendant sur lui qu’il dispose des moyens de combler ses aspirations, grâce à son rang dans la hiérarchie des mandarins et à son pouvoir de cooptation. Ce n’est pas un vulgaire père, c’est le père promoteur ou au contraire – castrateur. Grothendieck était un mandarin somme tout caricatural puisqu’il s’interdisait de l’être. « De telles situations d’ambivalence, à vrai dire, ne sont pas particulières à ma relation à certains de mes élèves ou ex-élèves. En fait, elles ont abondé à travers toute ma vie d’adulte, depuis au moins l’âge de trente ans (c’est-à-dire depuis la mort de ma mère). Il en a été ainsi aussi bien dans ma vie sentimentale ou conjugale, que dans ma relation aux hommes et, plus précisément, à des hommes surtout qui sont nettement plus jeunes que moi. J’ai fini par comprendre que quelque chose en moi, d’inné ou acquis je ne saurais trop le dire, semble me prédisposer pour faire figure paternelle. J’ai, faut-il croire, la carrure idéale et les vibrations propices qui font le père d’adoption parfait ! Il faut dire que le rôle de Père me va comme un gant – comme s’il avait été mien de naissance. » On reporte sur le maître le conflit avec le père, on ne le résout pas, on ne s’y mesure pas : « Ça a été la reproduction du même archétype du conflit au père : le Père à la fois admiré et craint, aimé et détesté – l’Homme qu’il s’agit d’affronter, de vaincre, de supplanter, d’humilier peut-être... mais Celui aussi que secrètement on voudrait être, Le dépouiller d’une force pour la faire sienne – un autre Soi-même, craint, haï et fui... »
Un personnage insolite, moins doué littérairement que Rousseau, moins roué que Freud, plus pascalien que cartésien. Il se leurre en permanence, sur lui-même, sur la paix, sur l’écologie, comme lorsqu’il s’interdit de basculer dans la récrimination : « Mon témoignage de jamais virer (je crois) à la récrimination stérile sur l’ingratitude du monde, voire au “règlement de compte” avec certains de ceux qui avaient été mes élèves ou des amis (ou les deux). Cette absence de complaisance vis-à-vis de moi-même m’a donné également ce calme intérieur, ou cette fortitude, qui m’ont préservé des pièges de la complaisance vis-à-vis d’autrui, ou ne serait-ce que ceux d’une fausse “discrétion”. Tout ce que je croyais avoir à dire, à un moment ou à un autre de la réflexion, que ce soit sur moi, ou sur tel de mes collègues, ex-élèves ou amis, ou sur un milieu, ou sur une époque, je l’ai dit, sans avoir jamais à bousculer mes réticences. Pour celles-ci, il a suffi à chaque fois que je les examine avec attention, pour qu’elles s’évanouissent sans laisser de traces. » Dix ans plus tard, il écrivait autrement et autre chose. Tout décèle une crise de paranoïa. Il est trahi par tous, pillé par tous, dédaigné par tous et cette crise devait durer jusqu’à sa mort. Ils sont tous accusés de vouloir l’enterrer. C’est une version plutôt cocasse d’une aliénation universitaire qui mérite d’être lue comme telle, quels que soient ses acquis mathématiques et le tournant qu’il représente – ou ne représente pas – dans la recherche mathématique. D’une nature plus vérace que revêche, il s’était enlisé dans une rancune sans fonds. On l’aurait longuement gâté avant de l’éviter sinon le négliger. Il revient pour réparer une offense, gagner le respect qu’il mérite, s’illustrer dans une résurrection retentissante. Sa grandiloquence n’a d’égale que le sens de sa singularité. C’est dire l’inénarrable texture christique du génie – fût-ce le plus grand génie mathématique de tous les temps, comparable seulement à Pythagore, qu’on ne lui passerait pas cette vanité. A le lire, à le suivre, on ne saurait plus traiter de mathématiques sans invoquer son saint nom comme les gens de religion invoquent Moïse, Jésus ou Mahomet.
On n’aurait pas lu « Récoltes et Semailles », autrement on aurait vu que c’est un document psychiatrique intéressant à bien des égards. Je n’ai cessé pour ma part de rencontrer les mêmes « schémas » chez des intellectuels, des poètes, des écrivains, des artistes. Ils étaient convaincus qu’on les pillait ou les pastichait, qu’on les remisait aux oubliettes, qu’on les trahissait. Rien de ce que leurs collègues disaient ou écrivaient ne venait d’eux. Ils ne réalisaient pas que des milliers de personnes, baignant dans la même ambiance, arrivent en même temps aux mêmes intuitions, découvertes, conclusions. Personne n’a laissé un document aussi accablant que Grothendieck, pas même Rousseau. Ses insistances, ses outrances, ses parenthèses sont pathologiques. L’aurait-on traité, on aurait perdu une pièce psychiatrique de poids dans ce qu’on pourrait nommer, avec Bourdieu, le casier psychiatrique de l’homo academicus et dans l’instruction du mal universitaire qui sévit entre les murs et dans les coulisses de ces arènes du savoir où des aliénés patentés trouvent leur asile. Grothendisck en est à parler de « gangrène de l’esprit » : « Elle a consisté à piller seulement le troupeau du riche, à la faveur de son absence (ou de son décès...), et non point à venir (…) étrangler pour le plaisir et sous ses yeux, la brebis du pauvre. »

