The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UN LECTEUR PERPLEXE

Je m’intéresse volontiers au manège de la pensée, ses envolées et ses trucages, ses machinistes et ses victimes. Sans montrer de dévotion aucune, ne cédant à aucune magie, encore moins à celle de l’écriture qui recueillerait toutes les transes, tous les sortilèges, tous les talents, toutes les gloires. Je ne m’applique à la lecture que pour pister les traits les plus pertinents, les distinguant autant que possible des illuminations et des emballements, me gardant de m’empêtrer dans les toiles invisibles des préjugés, les miens autant que ceux des auteurs, que je ne suis pas toujours en mesure de débusquer de leurs retranchements derrière les postures, les paravents et les impostures de l’écriture et de l’interprétation. J'ai en permanence l'impression de raser je ne sais quelles parois psychologiques, platement anthropomorphiques. Je sais l'intelligence pétrie de passions, souvent inconscientes, au point d’en soupçonner jusque derrière ma perplexité chronique. Dans ma misère intellectuelle et ma vulnérabilité philosophique, je ne concède à la gente écrivassière aucune des divines vertus qui les placent au-dessus des plates cohortes des lecteurs. Je suis là par je ne sais quel concours de circonstances, je choisis de rester jusqu’à demain, cheminant en ce monde avec des livres à la main. Sans cela, je sombrerais dans l’abîme dont la margelle serait en définitive de papier. J'ai aimé certains textes, j'ai été rebuté par d'autres ; j'ai aimé certains auteurs, j'ai été révulsé par d'autres ; j'ai aimé certaines critiques, j'ai renâclé devant d'autres. Je me suis contenté de ramasser de malheureuses glanes dans le sillage de mes randonnées livresques et ce sont elles que je tente de restituer dans ce journal, sans grande préméditation ni programmation. Cette présentation me dispense de l'insoutenable contrainte de me montrer cohérent et conséquent alors que la vie n’a rien de cohérent et de conséquent. Elle s’encombre de livres, croule sous leur nombre, se racornit avec leurs pages, dégénère avec les répétions et les plagiats. Je n’encense personne, pas même Montaigne, un des rares pourtant à récuser les savants, les philosophes et leurs livres, plus radical que Socrate pour prononcer ce verdict : « Je partirai d’ici-bas plus ignorant de toute autre chose que de mon ignorance » (Essais II, 21c, 300).
Photo : Henri Daumier, L'homme lisant dans un jardin (1825)

