The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : L'ARRIERE-GOUT DU BONHEUR

Dans notre enfance, les boites de Quality Street étaient le nec le plus ultra des friandises. C’était avec une sainte gourmandise qu’on choisissait son bonbon, avec fébrilité et sensualité qu’on dénouait l’emballage, avec extase qu’on le dégustait. Des caramels, des pralinés, des fondants, des toffees, enrobés de chocolat au lait ou de chocolat noir, relevés de noix de coco, de noisette, de fraise, d’orange. De petits disques, des bâtonnets, des triangles, des coquilles, des cœurs. Les emballages étaient de toutes les couleurs, orange, marron, or, rouge. La boite elle-même avait la tendre teinte de notre encre violette. Quand elle se vidait on se la disputait, qui pour ranger ses amulettes, qui ses osselets, ses billes ou ses plantations de pois chiches sur tapis de laine. Dans les siennes, ma mère rangeait ses boutons, ses bobines de fils, ses dés à coudre et ses aiguilles, des sous également qu'elle prélevait sur notre maigre quotidien pour les distribuer aux pauvres qui mendiaient à notre porte. Il nous arrivait aussi de prendre la nôtre chez quelque forgeron pour qu'il la convertisse en tirelire, soudant le couvercle et perçant une fente pour glisser nos pièces. Elle présentait l'avantage d'être plus solide que les vulgaires tirelires en bois que vendaient les menuisiers de la ville et qui cédaient trop tôt pour qu’on puisse accumuler le prix d’une une nouvelle tirelire de couleurs, de saveurs et de liqueurs. Ces boites étaient d'autant plus précieuses et séduisantes que Mogador caressait d'inénarrables velléités British. C’était à l’époque du pur bonheur qui précéda celle de l’engouement puis de la perplexité.
Plus tard, je ne rentrais pas de voyage sans deux ou trois boites dans mes valises pour ma mère. En Israël, les mendiants ne se présentaient plus aux portes, les associations caritatives rabbiniques avaient leurs troncs de charité et l'on n'avait plus besoin de changer de boutons ou de repriser les chaussettes. Elle distribuait les bonbons aux gamins du quartier, peut-être aussi les boites. Un demi-siècle plus tard, elles conservaient intact leur luxe, toujours violettes malgré la disparition de l’encre, avec leur cortège de femmes tenant des ombrelles et circulant aux côtés de carrosses tirés par des chevaux. On devinait la musique de boulevard – ou de Piccadilly – qui accompagnait leur manège autour de la boite.
Ce soir, ma sœur est morte, elle portait le monde en souci, elle m’a laissé la consolation de mourir à son insu. Sa boite aussi était une tirelire. De soucis. Elle ne la vida vraiment qu’avec son dernier souffle.

