CHRONIQUE DE MOGADOR : LE CHEIKH EL MALEH

13 Dec 2025 CHRONIQUE DE MOGADOR : LE CHEIKH EL MALEH
Posted by Author Ami Bouganim

Quand Coriat, d’une noble lignée, descendant des négociants du Roi, grand patron de médecine, lecteur invétéré de tout ce qui traitait de Mogador, plongea dans l’œuvre d’Edmond Amram El Maleh, il n’en ressortit plus. Il découvrait que sa ville natale avait inspiré ce grand cheikh de la littérature et que pendant des décennies, on lui avait servi toutes sortes de poèmes pleureurs, de nouvelles désolantes et de chroniques navrantes en guise de légendes d’une ville qui était en train de troquer sa vertueuse neurasthénie contre une vicieuse vulgarité balnéaire. Il s’engoua tant pour le laboratoire des genres, des langues, des styles… des mots qu’était l’œuvre d’El Maleh qu’il ne le lisait plus que pour se bercer de ses phrases et cultiver sa nostalgie. C’était un des rares auteurs à avoir réalisé l’idéal barthien de sécréter de la littérature pour communiquer « le plaisir du texte » à ses lecteurs. Les Français avaient Proust, les Colombiens Marquez… les Marocains El Maleh.

Sitôt à la retraite, Coriat décida de se consacrer à des recherches sur son auteur favori. Il avait accumulé une somme considérable de documents sur Mogador qu’il s’était procurés chez des pilleurs de la mémoire juive du Maroc ou qu’il avait photocopiés dans les archives de Nantes et dans la bibliothèque de l’Alliance Israélite Universelle, du temps où celle-ci trônait à partir de la rue La Bruyère sur les communautés juives du bassin méditerranéen. Il avait réuni encore tout ce qui avait paru sur El Maleh. Il avait même interviewé nombre de ses élèves dans ses classes de philosophie du temps où il était encore en exil à Paris, communiste invétéré et exilé en attente d’un changement de régime. Il attendait d’accéder aux archives du parti communiste marocain, des services de sécurité du royaume et bien sûr l’ouverture au grand public des archives personnelles d’El Maleh. Or plus il avançait dans ses recherches et plus il réalisait qu’il n’avait pas les qualités requises pour produire l’étude dont il rêvait. Il avait passé ses jours et ses nuits avec ses patients, il découvrait que ce n’était pas sur le tard qu’on s’improvise rat de bibliothèque. L’œuvre d’El Maleh était si riche qu’il désespérait de trouver la clé pour en percer les charmes et les mystères, comme si ce magicien de la présence et de l’absence, du chevauchement des phrases, de la superposition des scènes et des plaques textuelles, trouvait un malin plaisir à perdre son lecteur pour mieux goûter le bonheur de le retrouver, l’engager et l’entraîner de nouveau.

Coriat se résigna à s’en remettre à un chercheur pour l’aider à écrire une biographie de ce monstre sacré. On lui recommanda un universitaire israélien du nom de Hen ex-Hamou qu’il invita à Paris pour lui montrer ses archives et étudier avec lui les modalités d’une éventuelle collaboration. Hamou ne lui consentit qu’une matinée et encore la passa-t-il à farfouiller dans les documents plus qu'à les examiner. Il ne cachait pas son mépris pour cette… « paperasse » :

« Je ne vois rien de nouveau qui ferait progresser la recherche, dit-il.

– Le commerce international de Mogador ?

– J’ai écrit une dizaine d'articles qui ont paru dans les meilleures revues et ils corrigent les thèses de Daniel Schroeter dans "Merchants of Mogador". »

Comme chaque Mogadorien passionné par sa ville natale, le médecin avait lu l'ouvrage qui reconstituait le commerce international de la ville du temps de sa grandeur avant que son port ne soit détrôné par ceux de Mazagan et de Casablanca :

« Les documents relatant les rites des marchands et les mœurs des consuls ? insista Coriat.

– J'ai publié trois ouvrages, sur les mœurs juives, sur les protections des puissances européennes et sur l’activité mercantile dans le Sud du Maroc, vous devriez vous les procurer.

– Les documents rabbiniques ?

– Je viens de terminer une étude comparative des responsa rabbiniques du Maroc dont un chapitre est consacré à Mogador, il paraît prochainement, vous pourrez l'acheter sur Amazon… »

Sans la demander, le médecin reçut la bibliographie du pétulant et prolifique chercheur. Il n'était pas un document dont il n'avait le double, un thème dont il n'avait traité et auquel il n'avait consacré un article ou un livre :

« On a tant écrit sur cette malheureuse ville que ce doit être l'une des plus fouillées au monde », conclut-il.

Coriat ne s'avoua pas vaincu :

« Pourtant j'ai lu un article de Sarel ex-Sebag qui déplore, je cite, « la tendance par trop hagiographique » des chercheurs israélo-marocains et « le côté par trop folkloriste » de leurs études ethnologiques.

– Quel Sarel ?

– Le membre de l’Académie des Sciences.

– C'est un imbécile qui n'a jamais rien compris à ce qu'il écrivait.

– J'ai lu aussi chez Vidal que les recherches mogadoriennes participent plus de la légende que de la réalité.

– Ne lisez plus rien de lui, il a été exclu de l'université. Vous devriez lire mes articles où je récuse, documents à l'appui, l'ensemble de ses thèses.

– Je me suis risqué dans l'étude en cinq volumes de Benlolo.

– Vous feriez mieux de choisir vos lectures, vous n'avez plus longtemps à vivre. »

Le médecin considérait misérablement ses archives. Il avait cru se donner une seconde carrière dans la recherche littéraire. Il ne demandait à son hôte que de le diriger, contre rémunération, comme l’on guide un vulgaire doctorant. Il résista encore :

« Pourtant selon Bouganim, les recherches judéo-mogadoriennes, qui ne seraient qu’à leur début, auraient été perverties par de mauvaises chroniques.

– C'est un nul et non avenu, un serpent fils de serpent », hurla le chercheur comme si la seule mention de ce nom le sortait de ses gonds.

Coriat était éploré, il ne pensait pas que l’Université pouvait abriter des hurluberlus de cette virulence. Il savait les chercheurs dans les Sciences humaines pédants, il ne les savait pas revêches. Il songea que même dans le pire de ses cauchemars, la Mogador juive n’aurait pas imaginé qu’elle serait un jour livrée aux recherches d’un universitaire aussi imbu de sa personne qui braderait de la sorte ses proverbes, ses contes et légendes, les péripéties de ses courtiers royaux, de ses consuls honoraires et de ses aventuriers poètes. Pourtant, la ville avait donné des chercheurs émérites dont le sage Haïm Zafrani qui avait exhumé le judaïsme du Maroc, couvant une génération de chercheurs avec le même dévouement que celui qu’il avait montré dans son enfance à guider le vieil oncle aveugle qui l’avait élevé par des rues gorgées de vent. David Corcos avait savamment étudié les documents en la possession de ses ancêtres depuis que Mogador était Essaouira et que les Corcos trônaient sur sa noblesse juive. Sans parler des chercheurs musulmans comme le regretté Hamza Ben Driss Ottmani, qui avait le souvenir aussi rigoureux que précis et élégant, Abdelkader Mana qui poursuit son œuvre d’archivage du patrimoine musical, Mina El Mghari entichée des monuments de la ville, de ses pierres et de son… thé.

Hamou avait un visage de fouine tant comblée par l’Université qu’il se prenait pour une autorité académique et réclamait qu’on lui donne du professor avec une dévotion quasi allemande. C’était pourtant un chleuh et les chleuhs asli passent pour savoir séparer le son de l’ivraie et la bonne poésie de la mauvaise barderie. Le médecin découvrait que la recherche avait pris chez lui la tournure d'un mal pernicieux. La malheureuse Mogador risquait d’entrer dans l’Université israélienne fagotée par un chercheur dénué de son charme, de sa réserve et de sa noblesse. Il n’en insista pas moins :

« Je souhaiterais qu’on écrive une biographie d’Edmond Amram El Maleh. »

Hamou le toisa de haut et de bas et s’enquit d’un air plus méprisant que soupçonneux :

« Vous avez bien dit Edmond El Maleh ? C’est un narrateur mineur.

– La littérature mineure de Kafka trône sur la littérature mondiale, rétorqua le médecin un rien dépité. 

– Kafka n’était pas antisioniste. »

Coriat se retint pour ne pas répondre. Il n’avait jamais compris grand-chose au sectarisme des sionistes. El Maleh ne ménageait pas ses mots pour dénoncer les menées des agents sionistes accusés dans les années 50 et 60 d’arracher les enfants à leurs parents pour les conduire à une terre où ils étaient condamnés à se perdre : « Nessim sentait sa colère sourdre contre ces hommes, ces taupes du travail souterrain, qui pratiquaient la tactique de la terre brûlée, lançaient les brûlots de la panique : il faut que la vie leur devienne intenable pour les décider à partir, ces négriers recruteurs d’un prolétariat à naître dans les langes de la prophétie et du messianisme » (« Mille ans, un jour », p. 119). Il admettait avec cela qu’El Maleh avait partiellement tort. Les sionistes ne voulaient pas vraiment des juifs du Maroc, ils ne souciaient guère de leur sort. Une peur millénaire était bel et bien nouée dans leurs entrailles et la création quasi miraculeuse d’Israël avait contribué à les dénouer et à les convaincre du caractère messianique d’un retour à la terre biblique. El Maleh met du reste ces mots dans la bouche d’un agent sioniste : « nous sommes un Etat, une nation, nous sortons de la prière, des cendres de l’ombre honteuse, des livres fermés sur la douleur et l’espoir, nous avons effacé l’infamie des ghettos, de l’enfer, de l’holocauste nous voici au ciel de la résurrection nous faisons fleurir le désert… » Après le sauvage pogrome du 7 octobre, la terrible vengeance israélienne, qui trahissait assurément des velléités génocidaires dans la classe politique sinon militaire, Coriat s’attendait à plus de réserve chez les universitaires israéliens. Ces tragiques événements, dans le contexte d’une incurie politique qui montrait que les juifs n’étaient pas plus aptes à assumer une souveraineté nationale juive qu’à gérer une mémoire historique qui avait trouvé dans l’exil un champ d’élection plus ou moins légitime eussent dû révéler la dramatique trame messianique du sionisme. El Maleh ne se posait pas en chantre du diasporisme, il n’était pas vraiment curieux de l’intrigue théologico-politique entre les trois monothéismes. La religion n’étant pas un simple colorant de la vie des hommes, il aurait dû réaliser que le phénomène israélien était plus complexe, qu’il est un pansement sur un drame dont les purulences avaient sécrété un autre drame. Les Palestiniens, il était vrai, n’avaient pas à payer pour les crimes des Allemands, mais c’était désormais comme cela. On ne résout pas un double drame religieux, imbriqué l’un dans l’autre, par la nostalgie. Coriat tenait ses positions sur ce sujet d’articles, plutôt brouillons, publiés par Bouganim en hébreu dans un langage et un style destinés à voiler ses propres positions comme si lui-même, d’accoutumée plus audacieux, avait peur de s’aliéner les inquisiteurs sionistes qui poursuivaient comme antisémites tous ceux qui les mettaient en garde contre le dénouement malheureux qui guettait cette fois encore leur cavalcade messianique. Il ne se sentait plus l’entrain, à son âge, de tenter de modérer les ardeurs d’un chevalier de l’Université la plus cavalière au monde. C’était de toute l’habileté du doigt de Dieu dont on avait besoin pour démêler ce terrible écheveau et ce n'étaient pas des positions intransigeantes de part et d’autre qui trancheraient ce nœud divin entre deux peuples que l’Occident avait rabattus sur cette terre exsangue. Il se contenta de protester :   

« C’est l’un des grands écrivains du Maghreb francophone et probablement le plus grand écrivain juif du Maroc.

– C’est ce que vous pensez.

– C’est ce que pensent les milieux littéraires marocains.

– Je ne connais pas, ils ne sont pas connus en Israël. »

Coriat décela cette malheureuse variété de vanité israélienne qui était comme de l’écume sur certains esprits gâtés jusqu’à en devenir gâteux. Il déplorait leur tendance à n’accorder de l’intérêt qu’à ce qui grise leur amour propre. C’était pourtant le pays le plus marocain au monde après le Maroc. On avait traduit de tout en hébreu, on n’avait pas traduit l’essentiel. Ni Nesry ni El Maleh. Coriat présenta ce dernier comme un écrivain se doublant d’un philosophe, le maître du hedaouïsme :   

« Mogador n'a jamais donné de penseurs, elle n'est pas près d'en donner. C'est une ville de transition que désertent les intellectuels pour des cités plus prestigieuses comme les villes impériales. »

Le médecin perdait patience. Il ne pouvait admettre qu'il était en présence d'une sommité universitaire. Il était trop patriote de sa ville natale pour entendre des insanités dans la bouche de ce pisse-encre devenu à la longue pianoteur-de-touches. Il en était blessé pour ses ancêtres et pour le… vent :

« D'où venez-vous, cher Monsieur ?

– De Béréshid. »

Se résignant, le médecin décida de se tourner vers Bouganim et de lui demander quelques posts dans l’attente de trouver un biographe plus digne d’El Maleh. On ne confie pas le Joyce marocain qui tirait sa sève littéraire de Mogador au premier venu. El Maleh n’était ni humble ni discret, il maniait la plume avec la superbe de l’Océan. Il se révélait en cela souiri, extérieurement cordial, intérieurement dessillé sinon désenchanté…