The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CLICHÉ DE MOGADOR : UNE RETRAITE EN SEL

C'étaient des murs en sel qu'on chaulait régulièrement pour préserver les habitants de la puanteur qui montait des rigoles drainant les immondices de l'exil. Ils étaient plus protecteurs que des murs de béton et de fer, ils reposaient sur des étais humains qui avaient des mille ans de résistance et d'endurance. C'est dire qu'ils ne risquaient pas de s'écrouler tant que ses gens ne les quitteraient pas. Ces murs étaient pétris de tant de larmes et de misère que leur torchis s'était mué en chair.
Ce mellah-là était le taudis où l'histoire avait remisé ces déclassés qui persistaient à s'accrocher aux lanières de cuir noir et aux fils torsadés d'azur d'un Dieu qui n'avait rien épargné pour se démarquer d'eux. Ils n'arrêtaient pas de cashériser le pain et le vin, la viande et les légumes, la vaisselle et le linge, pour mieux cashériser l'exil. Je ne me souviens pas d'un seul arbre dans ce dédale de ruelles et de venelles obstrué par le désespoir, menacé par l'océan et dont la perspective sur le ciel s'encombrait de sourdes craintes. Il n'y avait pas de place pour lui, il n'aurait pas tenu. Les oiseaux ne se risquaient pas davantage dans les lieux. Seul le vent se montrait charitable et les aérait. Quand il pleuvait, l'exil s'enlisait dans la boue.
Les murs du mellah donnaient une magistrale leçon sur l'attente. Elle se tressait de charnières de journées et de croisements de lignées. De rires et de pleurs ; de rouille et de baume. De litanies de mendiants et d'homélies de rabbins et nul ne savait qui demandait le plus la charité, des mendiants à la terre ou des rabbins au ciel. Dans les coins de rues c'étaient autant de piquets de mendicité ; au seuil des boutiques, autant de sollicitations de crédit ; dans les synagogues, autant de veillées permanentes au chevet de Dieu. J'avais la vague impression qu'on décernait le titre de Rabbi aux mendiants au terme de leur périple de vie pour les consoler de leurs tribulations sur terre et faciliter leur accès au ciel.
Le jour était d'un grand chahut. Dans les cours de certaines maisons converties en classes divines. Dans les caves où l'on distillait de l'eau-de-vie et les fours où l'on attendait la sortie du pain. Au seuil des boutiques de pétrole, d'huile et de lait ; de bougies, d'allumettes et de tabac à priser ; de bâtons de réglisse, de clous de girofle et de ghazal. Les services religieux se relayaient pour ne pas se couper de Dieu. De jour en jour, de naissance en naissance, de noces en noces, de mort en mort. On ne priait autant que parce qu'on était au chômage historique. C'était tous les jours qu'on circoncisait le Messie sur le trône du prophète Elie.
Le bâtiment principal était encore cette école rabbinique d'un ou deux étages sur la rue principale. Une aile du rez-de-chaussée abritait la seule garderie juive de la ville qui accueillait les enfants des couches moyennes. La deuxième partie abritait les cuisines de l'école rabbinique et une cour où l'on dressait les tables de la cantine. Au premier étage, les classes de l'école rabbinique et sur la terrasse – une illusoire cour de récréation où l'on ne s'aventurait pas pour ne pas braver le vent. Montessori, qui n'était que le surnom de l'homme d'entretien, avait tenté de planter des fleurs dans des bacs construits le long du mur qui divisait le rez-de-chaussée, du côté du jardin d'enfants. Très vite, ils devinrent le logis de mulots et Montessori assurait même y avoir vu une marte. Il se résigna à remplacer la terre par du gravier où nous plantions régulièrement nos fleurs de crépon.
C'était Montessori qui préparait dans la cour de la cantine le chocolat matinal qui exhalait les seuls aromes des lieux. Il n'avait pas fini de rincer la vaisselle réservée au lait qu'il orchestrait la préparation du déjeuner dont les restes allaient aux pauvres. De son côté, Felix, le magasinier du Joint, une institution caritative américaine, mettait ses listes à jour en vue de la distribution des lots de vêtements dégriffés, de condiments périmés, de chaussures dépareillées et de produits contre les punaises, les puces et les poux. Sitôt qu'un lot arrivait, c'était la ruée et Félix devenait le roi du mellah. La veille du jour du Pardon, la cour devenait un vaste abattoir où l'on se déchargeait de ses péchés sur des poules ou des coqs émissaires qu'on présentait à la lame acérée de charcuteurs assis en cercle qui se congratulaient en échangeant des versets tirés des Psaumes tandis que deux ou trois bêtes se débattaient sous leurs pieds. Dans un coin, les pleureuses reconverties pour l'occasion en déplumeuses dépouillaient rageusement les bêtes. Le soir les matelassiers passaient récupérer les plumes. Rien n'était plus efficace contre l'insomnie que des oreillers rembourrés de plumes de remords et de repentir.
Si en semaine, les murs du mellah communiquaient la vanité de poursuivre le vent et faisaient de ses habitants autant d'Ecclésiastes, le shabbat métamorphosait les décors. Le vendredi soir, les mendiants étaient promus rabbins et les rabbins chantres. Dieu déléguait sa Présence qui s'insinuait partout : dans les synagogues qui s'illuminaient de toutes les âmes mortes ressuscitant dans leur verre du souvenir ; dans les âmes qui se dédoublaient tant qu'elles redoublaient d'entrain liturgique ; dans les chairs saisies des transes du Cantique des Cantiques en perspective des réconciliations matrimoniales de rigueur. Le lendemain, les rues se vidaient pour une promenade sur le rivage, une tournée des jardins ou une inspection des scalas. La mort même observait le shabbat puisqu'elle ne se déclarait pas ou ne se proclamait pas.
Ils étaient le sel des nations, ils attendaient d'en devenir la rosée. Je ne sais ce qu'ils sont devenus, je ne les reconnais nulle part. Peut-être parce qu'ils ont été exaucés ; peut-être parce qu'ils ont été caricaturés. On doit convenir que deux mille ans plus tard, l'attente tournait à la dégénérescence. Or les textes s'accordaient à prédire la venue du Messie des abîmes de la détresse et du désarroi. Peut-être aussi de ce huis-clos qu'était souvent un mellah.
Ils ont laissé derrière eux les éboulis de leurs prière…
Photo : Collection David Bouhadana.
Déjà parus : Le Muezzin des mouettes. Une manière de renaissance. Le Café de France. La maison de Desdémona. La Petite Mitronne. La Déferlante. La Cité des seuils. Sophie la Folle. Poteries juives. La Femme en haïk. La Maison du Danemark. Le visage de la main. Le Maître de Kabbale. L’encre pourpre. Le sacre des gnaoua. La Courtisane des Courtiers. Le mechouar du paradis. Le Testament de Bouderbala. Le Dernier Baba. La maison des Cervantès. Le Conservateur des Babs.

