ALBUM DU MONDE : LE BALCON DES DISPARUS

22 Dec 2025 ALBUM DU MONDE : LE BALCON DES DISPARUS
Posted by Author Ami Bouganim

Derrière ces carreaux, c’est désormais le bal des disparus. La mère trouvait son loisir à voir passer les retraités du Protectorat, les mains croisées au dos, un vieux journal sous le bras, de ce pas résigné et serein qui a ponctué le retrait des Français de la ville, remontant le Mechouar pour aller se séparer de l’Océan avant de regagner leur village natal. Le soir venu, elle suivait la procession des courtiers sortis braver le vent de leurs résidences muséologiques, tentant de deviner qui était la nouvelle étrangère au bras de l’ex-consul du Danemark qui tenait son titre de son père qui, lui, avait bel et bien habité la Maison du Danemark pendant les courtes années où l’on s’était mis à la lecture d’Andersen. Elle suivait le carrousel des calèches conduisant le señor et la señora qui s’entêtaient à ne pas parler l’arabe, berçant leurs petits-enfants dans le patois judéo-espagnol des émigrés de Tétouan, descendants des expulsés de Cordoue et de Séville. La Miss et le Mr qui cultivaient leurs illusoires braises anglaises au Club, de l’autre côté de la muraille et de la place, où l’on servait du whisky, des cartes de poker pour les hommes et de bridge pour les femmes. Les calèches reliaient le quai de l’horloge à la place du Chaïla, se livrant à la tournée des souks, terminant leur parade sur la terrasse du café de France pour célébrer le soir à la grenadine ou à la menthe. Elle guettait aussi le scandaleux sillage du nouvel instituteur d’hébreu dont les frasques accablaient l’Alliance qui ne plaçait pas ses missionnaires sans les déjuiver sous prétexte de les mettre aux Lumières de Paris. Derrière la mère, dans le clair-obscur de son intérieur, le père se postait au pupitre synagogal qu’il avait installé dans un coin pour s’initier à des mystères qu’il ne cherchait pas à percer pour mieux se délecter de l’araméen qu’il ne comprenait pas. La sœur, entourée de Brigitte Bardot, Françoise Hardy, Johnny Halliday, du temps de leur lustre sur les couvertures des magazines, rangeait précieusement ses nouveaux timbres dans un album. Sur le chevalet qui défiait le pupitre paternel, l’aîné immortalisait des rossignols, des hirondelles et des mouettes. Quand la mère versait des larmes, on savait que c’était sur sa mère morte jeune de la tuberculose et sur son père victime d’une attaque dans le domicile de l’une de ses maîtresses. C’étaient ses disparus, nous respections ses larmes, nous ne soupçonnions pas encore que nous disparaîtrions un jour avec elles.

En été, nous cédions la chambre du balcon aux gitans qui venaient des terres intérieures s’aérer à Mogador. Ils passaient leurs journées à la plage et le soir venu ils revêtaient leurs costumes de ripaille, sortaient leurs guitares et leurs castagnettes, chaussaient leurs talons cerclés de fer et célébraient la Dolorès. Elle était grande, blonde, plastique, encore plus envoûtante que la Qendisha – sans ses maudits orteils. Elle dansait d’autant plus suavement qu’elle avait le port altier, la chevelure ramenée en chignon, plantée de peignes bleus incrustés de perles, les ongles et les lèvres laqués de rouge, des anneaux aux oreilles, magnifiquement moulée par sa robe de poupée en satin et en tulle. Les voix des hommes s’encanaillaient, les castagnettes leur donnaient la réplique. Les bruissements des traînes éveillaient de précoces remous sensuels, irrémédiablement corsetés par notre austérité judaïque, se contentant de semer des étincelles qui mettraient des années à s’embraser. Mon père remisait son Livre de la Splendeur le temps que la splendide Dolorès, qui détrônait l’espace d’un été sa chère shékhina, regagne ses pénates. Les délictueuses arômes des immondices de l’Océan qui bouillaient dans de glauques marmites chassaient les goûts communs de nos haricots secs, de nos plates omelettes et de nos pâtés de sardine. Les trémolos de l’espagnol raturaient les promesses de l’araméen. La nuit, les locataires plaçaient des couvertures sur les carreaux pour garantir leurs grasses matinées contre les lueurs intrusives du jour et amortir le glas de l’horloge.

Ils sont tous morts depuis longtemps. Certains de leurs prières, d’autres de leurs lectures ou de leurs danses, en émettant des soupirs de regret ou de soulagement, en arabe, en espagnol, en anglais, voire en danois, bravant les instructions des médecins qui, par trop philistins de l’autre côté de l’Océan, ne montraient plus la patience des médecins de Mogador qui prescrivaient la lecture de Montaigne contre la neurasthénie, les misères de la vieillesse et les calculs que nul ne pouvait dissoudre. Puisque Montaigne, Hugo et Musset étaient morts, il n’était aucune raison pour que les gens de Mogador ne disparaissent pas à leur tour.

Mais peut-être ce balcon n’était-il pas celui qui donnait sur le paradis en fleurs qui bordait le Mechouar. Cette désolation serait d’ailleurs, je ne sais pas où dans la ville ou dans une autre, s’immisçant sénilement dans des souvenirs de plus en plus vermoulus. Les rossignols n’étaient pas du concert des gazouillis de la cité, ils n’existaient que sur les toiles de mon aîné. Voire, lui-même n’aurait pas vraiment existé, ni la sœur ni la mère, pour ne pas parler de Dolorès. Les timbres n’ont jamais véhiculé des nouvelles, des amours, des condoléances d’un continent à l’autre. Le Livre de la Splendeur ne serait pas si miraculeux, sinon son lecteur aurait atteint les cent-vingt ans qu’il promettait. Les hirondelles, chassées par les goélands, auraient modifié leur circuit de migration, ne visitant plus ce balcon pour le consoler des dégâts causés par les rudes alizés hivernaux. Mes seules chances de m’arracher à ces photos d’un monde irrémédiablement passé seraient encore de me mettre à l’étude de l’araméen qui aurait hérité des garanties d’immortalité de l’hébreu rétrogradée au rang d’une langue vulgaire, courant les bordels autant que les académies, les prisons autant que les casernes. Je n’ai jamais vraiment compris, je l’avoue, comment l’on a pu assister à une rature aussi magistrale de l’exil et de ses balcons, même branlants, qui donnaient sur des murailles insolites qui ne se laissaient investir que par des plantes qui grimpaient de fleur en fleur, arrosées par les embruns d’une ville recroquevillée sur une attente s’émaillant de processions.

Là-bas, me serine-t-on pour m’arracher à mon ressassement sur ces clichés désuets, on se serait remis à croire au progrès. Les sites seraient ravalés pour l’éternité. Or plutôt que de consolider ce balcon ou un autre, on en a privé les façades qui donnaient sur le Mechouar qui se languirait de la cavalcade des dromadaires se livrant à une fantasia de dissuasion, des fanfares de l’orchestre municipal et des défilés des chabakounis armés de gourdins. Par cette ère de désastres climatiques où la malédiction océane qui pèse sur la ville risque bel et bien de se réaliser et d’écailler les murs de ses crépis, de ses couleurs et de ses couvertures, un ravalement, pour réussi qu’il soit, ne saurait libérer une presqu’île de l’étreinte d’un Océan et atténuer les harcèlements d’un vent qui donne aux vies leur troublante fugacité…