CHRONIQUE DE PHILISTIE : LES DECIBELS DE LA BRAVADE

28 Dec 2025 CHRONIQUE DE PHILISTIE : LES DECIBELS DE LA BRAVADE
Posted by Author Ami Bouganim

La Philistie, mutation politique d’Israël, dissone dans le concert des nations, elle n'en est pas moins au cœur de la mondialisation. Jusqu’à ces dernières années, elle était toute désignée pour servir de station d'aiguillage des religions, des sciences, des philosophies, des arts, des cerveaux. C'est d'ores et déjà une contrée binationale pluri-nationale – malgré les protestations de cercles juifs autant qu'arabes et l’irritante revendication de ses régents bibiques de la poser en Etat juif, Etat des Juifs ou Etat du peuple juif, etc. L'hébreu est langue officielle, l'arabe aussi. Les juifs ont leurs synagogues, les chrétiens leurs églises, les musulmans leurs mosquées. Elle se veut à la fois particulariste et cosmopolite (je n’ai jamais rien compris aux astucieuses variations sur la relation particularisme-universalisme qui nourrissent les cercles les plus particularistes, exclusivistes, ostracistes et en définitive ségrégationnistes sinon racistes), juive et démocratique (rien ne semble plus antinomique), orientale et occidentale (rien ne paverait mieux la voie à un monstrueux philistinisme colonial). Terre d'asile et d'expulsion, d'entente et de division, de paix et de guerre, de génie et de démence. On ne comprend pas comment elle ne succombe pas à ses contradictions, ses clivages, ses prétentions. Sans parler des menaces, réelles ou imaginaires, de ses voisins, tant perses que nabatéens. De même que de l’hostilité de ceux parmi les musulmans qui ne s'entendent qu'à une « nation » musulmane, de ceux parmi les chrétiens qui persistent à se scandaliser de l'entêtement et de l’aveuglement de ses régents déicides, homicides et génocides, de ceux parmi les païens et les néopaïens dont la fibre liturgique varie avec les dieux qui se succèdent sur leurs écrans.

La Philistie est venu trop tôt ou trop tard au détriment d’un autre peuple et d’une autre religion. Elle vit à part, normale et anormale, moins ou plus que les autres entités politiques. Elle dérange, perturbe, fascine, séduit, rebute. Elle met une si mauvaise note dans le concert des nations qu'on se montre enclin à l'incriminer des désarrois de l'humanité et à penser que sans elle la paix régnerait de nouveau dans le monde, l'entente modérerait les passions religieuses, l'harmonie serait universelle. Or malgré sa précarité démographique – elle ne cesse d’accueillir des nouveaux immigrants et de perdre de nouveaux exilés dans une proportion de 1 sur 10 environ –, sa vulnérabilité géopolitique, son vertige théologique, la Philistie est – était ? – un des rares pays à trouver ses aises dans la mondialisation. Peut-être des réminiscences diasporiques, plus sûrement des velléités diasporiques. Elle l'interprète dans tous les sens, elle ne cède à aucun dogmatisme, elle la pratique sans retenue. Dans cette liberté déliée, elle risque bel et bien de se perdre. Elle balance pour l’heure entre le ghetto, avec l’expansion des sectes intégristes juives privilégiant l’étude et la reproduction à toute autre activité, et la start-up nation, qui mise inconsidérément sur les ressources de son cerveau pour se livrer à une surenchère promotionnelle quasi philistine de ses prouesses techno-militaires. Dans son désarroi – et rien n’est plus pathétique que sa traumatique bravade –, elle balance encore entre une Athènes, qui serait le creuset de nouvelles percées de l’esprit bouché et de la création caricaturale, et une Sparte super armée, qui vient de recevoir une cuisante leçon sur les limites de la puissance militaire de la part d’une vulgaire milice pratiquant le terrorisme qui la tient en échec depuis deux ans et qui l’a contrainte à des représailles de masse qui lui aliènent de nouveau les nations – du moins celles qui ont entendu parler d’elle, savent la situer sur une carte, devinent les dessous de sa gesticulation théologico-commerciale.   

On n’en continue pas moins de discourir sur tout et sur rien. Les Philistins sont des haut-parleurs davantage que des beaux parleurs. Ils parlent si fort qu'on a l'impression qu'ils n'arrêtent pas de se chamailler même quand ils se congratulent ou, qu'à Dieu ne plaise, se présentent des condoléances. Je ne sais pas d'où ça vient, je ne saurais dire. Certains incriminent le soleil ; d'autres l'Orient. J'aurais plutôt tendance à croire que leur voix présente quelques décibels de plus que partout ailleurs dans le monde et que ces décibels seraient ceux de leur harassement ou de leur vanité. Ils savent la parole gratuite, ils en abusent. Leur langue, miraculeusement ressuscitée, est encore limitée et le vocabulaire à la disposition de chacun plutôt restreint. Le meilleur c'est qu'ils se font un devoir patriotique de dissuader toute autre langue que l'hébreu et de forger l'équivalent de chaque mot nouveau, qu'il soit anglais, espagnol ou russe. Ils ne se doutent pas que si leurs interlocuteurs recourent à des mots étrangers, c'est parce que l'hébreu, en l'état où il est, est encore limité. Ils n'admettraient jamais que la langue divine qu'ils parlent – pour l'escamoter plus souvent que pour la déclamer – est plus pauvre que la vulgaire langue de Rav Lais ou la commerciale langue de Wall Street. Mais peut-être ne parlent-ils aussi forts que parce qu'ils s'inscrivent – consciemment pour les plus poètes d'entre eux, inconsciemment pour les plus charbonniers – dans la langue de la révélation par excellence. En ce cas, Dieu ne les renierait, par-ci, par-là, que pour ne pas avoir les oreilles écorchées. Cela dit, ils n’en sont pas tous à brailler. On n'entend pas ceux qui parlent doucement sans protester, menacer ou délirer. Le brave Nietzsche disait : « Avec une voix forte dans la gorge on est presque incapable de penser des choses subtiles » (F. Nietzsche, Le Gai Savoir, III, § 216, dans Œuvres, Robert Laffont, 1993, Vol. II, p. 155).