NOTE DE LECTURE : GEORGE ORWELL, LA FERME DES ANIMAUX (1945)

6 Jan 2026 NOTE DE LECTURE : GEORGE ORWELL, LA FERME DES ANIMAUX (1945)
Posted by Author Ami Bouganim

C’est une fable sur la révolution qui se retournerait immanquablement contre ses artisans. On devine en l’occurrence celle soviétique de Lénine dévoyée par Staline représenté par un cochon du nom de Napoléon dont les agissements sont commentés par Brille-Babil qui excelle dans la réécriture permanente de la chronique politique requise par le maintien du régime-cochon. Tout commence dans une ferme où les animaux sont soumis au système d’exploitation, d’abattage et de consommation pratiqué par les humains. Sage l’Ancien leur vante les vertus d’un régime animalier où ils ne leur seraient plus assujettis, jouiraient librement du produit de leur travail, mangeraient à leur faim et connaîtraient une retraite méritée. Ils se soulèvent contre les propriétaires, les chassent, se donnent un hymne, « Bêtes d’Angleterre », un drapeau, des commandements, un slogan (« Quatre pattes, oui ! Deux pattes, non ! »), un monument aux morts et s’attellent au travail. Les deux cochons en charge de la ferme ont vite fait de se disputer sur les avantages et les rôles de l’on ne sait quel moulin. L’un limoge l’autre et l’on n’invoquera plus celui-ci que comme le fomenteur des complots destinés à déstabiliser le régime animalier. Napoléon a besoin d’un ennemi intérieur ou extérieur – un ennemi intérieur s’alliant à l’ennemi extérieur – pour conserver le pouvoir, sans cesse agrémenté de nouvelles prérogatives, et perpétuer son régime, sans cesse plus mensonger. Boule-de-Neige, derrière lequel on devine Trotski qui continuerait de sévir même après sa mort, est accusé de tous les crimes dont celui de se poser en héraut de l’Humanité.

La situation empire, glissant progressivement vers un régime totalitaire sous la férule du dictateur, assisté de son porte-parole qui orchestre la propagande du régime et solidement encadré par des molosses entraînés pour réprimer toute velléité d’insurrection. Bientôt on assiste à des guerres de voisinage et à des exécutions sommaires, savamment couvertes par des plans qui se soldent par de vaines statistiques. Les cochons au pouvoir remanient les commandements pour s’autoriser ce qui était interdit originellement à la plèbe animale. Ils se mettent à marcher sur leurs pattes de derrière, consomment de l’alcool, s’accommodent de la compagnie des humains… et finissent par leur ressembler. La conclusion est inéluctable : il n’est de salut pour personne, pas même pour les bêtes qui s’aviseraient de se libérer de l’homme. Seuls le corbeau Moïse qui persiste à croire en sa Montagne de Sucre-candi au-delà des nuages – « l’heureuse contrée où, pauvres animaux, nous nous reposerons à jamais de nos peines » – et l’âne qui renâcle, s’abstenant d’adhérer à l’animalisme, de s’enthousiasmer pour ses promesses, de se laisser séduire par les beaux discours, sortent plus ou moins indemnes de cette mésaventure révolutionnaire. Sinon tous les autres succombent aux arrangements mensongers répercutés par Brille-Babil : « Grâce aux chants et défilés, et aux chiffres et sommes de Brille-Babil, et au fusil qui tonne et aux cocoricos du coquelet et au drapeau au vent, ils pouvaient oublier, un temps, qu’ils avaient le ventre creux. »

Les années passent, les anciens meurent, les jeunes ne se souviennent pas. Il n’est plus question de retraite pour les plus vieux, et le plus vaillant d’entre eux, un cheval stakhanoviste, travaillant « sans cesse plus » pour assurer le succès de la révolution, s’écroule de vieillesse et est livré à un équarisseur. On persiste à ériger des moulins qui ne servent que les cochons au pouvoir et leurs chiens de garde. Les promesses sur la semaine de trois jours, l’eau courante, les installations électriques sont oubliées. Voire, elles sont désormais contraires à l’esprit animalier qui ne préconise plus que « le travail opiniâtre et l’existence frugale » comme conditions du bonheur. C’est mené par Orwell de main de maître, sans se laisser distraire par des digressions, résistant valeureusement à toute tentation d’accompagner sa narration de commentaires ou de précisions.

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On avait les régimes-cochons des républiques populaires, on aurait désormais et en plus les régimes-cochons des démocraties populistes. Dénoncer celles-ci ne blanchit pas celles-là et stigmatiser le cochonisme des uns n’excuse pas celui des autres. Seul un nouvel Orwell mettrait sa fable, toujours représentative des régimes totalitaires comme la Russie, la Corée du Nord ou le Vénézuéla, au goût des nouveaux régimes-cochons dans les démocraties populistes. Il insisterait davantage sur les tentations autocrates qui guettent l’exercice indu du pouvoir dans des sociétés de plus en plus dispersées sinon éclatées, de plus en plus encombrées, démographiquement et symboliquement, et de plus en plus disparates. Il n’est que de voir ce qui se passe dans les royaumes d’un Milei, d’un Trump… d’un Netanyahou pour constater qu’on n’est pas près de mettre en place des mécanismes de contrôle et de régulation dans les démocraties qui tiendraient sous les pressions populistes. Tous savent en Argentine que Milei est un vulgaire personnage de comédie péroniste, encore plus caricatural que Péron et moins attachant qu’Evita ; tous savent aux Etats-Unis que Trump est un cabotin de télé, inculte et vulgaire, qui excelle dans l’esbrouffe diplomatique-commerciale davantage qu’il ne brille par ses talents de gestionnaire ; tous savent en Israël que Netanyahou est un menteur invétéré et corrompu qui préside aux destinées du pays comme gouverneur américano-hérodien soucieux d’abord et avant tout de ses intérêts. Ils ne s’en imposent pas moins à leur électorat comme des hommes providentiels destinés à sortir le pays du marasme économique (Milei), symbolique (Trump), géopolitique (Netanyahou).

Partout, c’est le même clivage entre deux blocs, l’un partisan du personnage haut en couleur qui s’est emparé électoralement du pouvoir, l’autre se posant en son ennemi au nom de rouages démocratiques qui craqueraient de partout sous la pression des nouvelles modalités médiatiques qui bouleversent les modes de délibération, de consultation et d’élection et menacent ruine sur la séparation des pouvoirs constitutive des démocraties libérales. Des cochons dictatoriaux dans les démocraties populaires ou truquées, prévisibles et capables de tout, on s’attend au pire ; des cochons populistes, on ne sait à quoi s’attendre, tant ils gouvernent par le vice qu’ils inoculent insidieusement par cercles concentriques à leur parti, leur administration et la société dans son ensemble. Ils le poussent jusqu’à exclure tout régime tiers qui ne serait ni dictatorial-populaire ni dictatorial-populiste. Or rien ne serait plus mensonger et désespérant que cette terrible alternative. Plutôt l’un des nombreux modèles asiatiques que les régimes-cochons de Milei, Trump ou Netanyahou, sans parler des démocraties libérales qui subsistent malgré les gesticulations des guenons françaises, italiennes ou hollandaises.

Les dirigeants-cochons exercent un pouvoir personnel qui repose sur des collusions d’intérêts entre les élites qui craignent pour leurs privilèges (l’université, l’armée et ses vétérans, les magnats de la finance) et les acteurs médiatiques qui cornaquent les masses exclues de l’enrichissement sauvage dans les nouvelles économies techno-médiatiques. On ne se soucie pas tant des compétences du dirigeant que du charisme qu’on lui bâtit pour exclure toute alternative à son pouvoir. Il gouverne par le mensonge, la manigance, le flafla (avec parfois un réel don pour l’art dramatique mis au goût des médias comme l’atteste Netanyahou). Il crée tant le vide autour de lui, recourant pour cela à la stigmatisation, à la délation publique et à l’accusation de trahison, qu’il assoit solidement son statut de l’homme infaillible et irremplaçable doué de dons politiques hors du commun, voire sans pareil au monde (puisque la scène publique reste mondiale même si l’on ne lésine pas sur les mots pour stigmatiser la mondialisation, le multilatéralisme, les institutions internationales et bien sûr la loi internationale). C’est le cas en Argentine, aux Etats-Unis, en Israël et ailleurs. Milei se pose en tronçonneur des privilèges alors qu’il les protège, Trump en chevalier de la paix alors qu’il bombarde tous azimuts, Netanyahou en défenseur de la civilisation judéo-chrétienne ( ?) occidentale alors qu’il défigure le judaïsme.

Les forces qui portent au pouvoir les dirigeants-cochons dans les démocraties populistes sont si troubles que l’on peine à démêler les passions populaires des intérêts sectoriels. Ce ne seraient pas tant les cochons qui trahissent que – de nouveau ? – les clercs, qu’ils se pelotonnent dans des instituts de recherche, des laboratoires médicaux, voire les tribunaux pour ne pas parler des castes militaires et des plateaux médiatiques. Du moins seraient-ils écartelés entre la préservation de leurs privilèges, mieux assurés qu’on ne le pense par des dirigeants-cochons qui présentent l’insigne mérite de contenir les masses populaires en se posant pernicieusement en leur représentant-vengeur (quels liens entre Milei et les cartoneros argentins, entre Trump et les milieux chrétiens intégristes, entre Netanyahou et son électorat maroco-oriental ?). Les nouvelles fermes de cochons s’installent dans le monde et l’on ne saurait plus à quels cochons se vouer entre les para staliniens et les para hérodiens.

Netanyahou excelle dans l’exercice de ce nouveau pouvoir-cochon. Il ne recule devant rien pour parvenir à ses fins. Le mensonge, la délation, le népotisme, l’excellence médiatique… la stigmatisation permanente d’un ennemi extérieur et qui pire est d’un ennemi intérieur. Il n’a de cesse de corrompre ses soutiens en les nommant à toutes sortes de postes qui ne correspondent pas à leurs compétences, d’intimider ses détracteurs, d’inciter à la haine et à la division… d’exercer un pernicieux chantage muet à la guerre civile. Personnellement, après ces trois dernières années, je suis si troublé que je ne comprends plus les homélies sur le judaïsme, qu’elles soient lumineuses ou obscures, et j’aurais besoin qu’on me prouve que Netanyahou et son régime de cochons n’est qu’un vulgaire accident politique et non le révélateur d’une mésaventure populo-messioniste…