CHRONIQUE DE MOGADOR : LA CITÉ DES SEUILS

5 Jul 2017 CHRONIQUE DE MOGADOR : LA CITÉ DES SEUILS
Posted by Author Ami Bouganim

Le vent m'a rapporté des bribes de leur conversation. Je vais vous dire de quoi elles parlent. Elles débattent des seuils. Du ciel et de la terre, de l'intérieur et de l'extérieur, de l'Orient et de l'Occident. Elles s'attardent sur la cage d'escalier, les carreaux qu'il faudrait remplacer, la porte close du vieux conteur qui vient de décéder. Elles parlent aussi du prix du sucre, du thé et du pain. Du sort du chalutier disparu depuis une semaine. De la dernière descente des policiers au souk berbère pour saisir les herbes douces et amères, goûter les soupes pour statuer sur leur qualité, percevoir je ne sais quelles patentes et redevances. De la nouvelle teinte des murailles qu'on a été chercher du côté de Marrakech ou de Zagora au lieu de leur redonner celle des rochers pour tromper l'océan. De l'humeur étrangement houleuse de ce dernier qui ne sait ce qu'il veut. Elles évoquent le souvenir de leur ancienne voisine juive qui respectait le ramadan par solidarité et elles se demandent ce qu'elle est devenue là-bas, de l'autre côté de la virulence et de la violence qui ont germé dans les esprits et menacent d'éclabousser le ciel.

Elles sont à l'intérieur sans être prises par ses tâches, elles sont à l'extérieur sans être entraînées par son manège. Le seuil conserve un regard sur l'intérieur et promène un autre sur l'extérieur. Si à Mogador, me disait mon ami Si Mohamed Bouada (الله يرحم), les linteaux des portes sont si beaux, c'est parce qu'ils auréolent l'attente et le loisir, l'attente du loisir et le loisir de l'attente. L'extraterritorialité, qui ne serait ni intérieure ni extérieure, se limiterait au seuil. Le souab serait du reste une morale des seuils et de l'hospitalité qu'ils augurent.

Les deux femmes discutent aussi de choses et d'autres, plus intimes et lancinantes, mais leurs voiles me dissuadent de les divulguer.

Elles attendent encore que la porte derrière elles s'ouvre et leur livre accès au sanctuaire de la Miséricorde et de la Bénédiction.

Photo : Abdel Mouzi (Souiri)