The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE MECHOUAR DU PARADIS

C'étaient des kilomètres et des kilomètres de paradis qui s'étendaient sur quelques dizaines de mètres, le long du Mechouar, de la porte du Menzeh à la porte du Fer. Ils étaient encadrés d'un côté par la muraille extérieure de l'ancienne casbah, de l'autre par la muraille extérieure de la nouvelle et la première ligne de ses bâtisses. Ils étaient divisés en trois tronçons : de la porte du Menzeh à la porte Sans-Nom ; de celle-ci à la porte de l'Horloge ; de celle-ci à la porte du Fer. Le deuxième tronçon courait parallèlement à la rue des Amandes. D'un côté du Mechouar, c'était une série de jardins s'enchaînant les uns aux autres, de l'autre un terre-plein planté de fleurs avec des plantes grasses qui couvraient la muraille. Le grand regret de ma vie a été de ne m'intéresser ni aux noms de fleurs ni à ceux des arbres et je m'en suis toujours voulu pour mon ingratitude à leur égard. Je sais dire que certains jours le vent s'acharnait tant contre les frêles et fiers palmiers qu'il les pliait. Je sais aussi dire, parce qu'on me l'a dit, que le parapet blanc qui fermait le côté jardin était bordé de bougainvilliers et d'hibiscus et que les parterres étaient plantés de daturas bleus et roses. Je me souviens encore, parce que leur parfum n'a cessé de me poursuivre, que les belles de nuit chassaient les mauvaises haleines de l'océan et embaumait nos rêves de petits hommes.
Ces jardins n'étaient ni la propriété du makhzen ni celle des riverains, mais celle exclusive de Salim. Il était là tous les jours, des premières lueurs de l'aube aux derniers vacillements du soir, sous son chapeau de paille du bled, et tous les jours, il creusait, plantait, sarclait, bêchait, taillait. Comme il n'avait que de rares points d'eau, il déplaçait son tuyau d'un quartier à l'autre ou, pour les coins les reculés, utilisait un vieil arrosoir grisâtre. Tous savaient qu'on ne se risquait pas sur ses plates-bandes, sous aucun prétexte, pour aucune raison, même pour récupérer un ballon. On ne souhaitait pas lui causer de peine et on devait l'ameuter pour la retrouver. Il était plutôt silencieux et donnait l'impression d'être sage, comme assigné à ce poste par le ciel et chaque fois qu'il s'agenouillait pour s'acquitter de sa prière, on le prenait volontiers pour l'imam des arbres et des fleurs.
Les fenêtres de la chambre du fond dans la maison lézardée donnaient sur les jardins, la muraille verte piquée de fleurs et la porte de l'Horloge encadrée de ses deux bombardes. On jouait le long des allées sous la surveillance de nos mères postées aux fenêtres ou aux balcons. La nôtre saluait régulièrement Salim. Il venait du bled où il avait laissé sa maisonnée ; il ne parlait pas encore l'arabe couramment. Le dernier jour de Pâque, elle laissait glisser un sac au bout d'une corde. Il contenait des croquettes de pomme de terre enrobées de farine de galettes, colorées de jaune d'œuf et frites à l'huile pour les roussir, son plat de têtes d'artichauts farcies de hachis de viande et bien sûr une dizaine de ces galettes de pain azyme auxquelles les musulmans prêtaient je ne sais quel goût magique. Quand elle remontait le panier dans la soirée, elle récupérait ses plats propres et le plus beau bouquet de fleurs qui trônait sur notre table pour la mimouna.
Un jour, elle le croisa dans la rue et ils échangèrent plus que les politesses de rigueur. L'entretien se tint en chleuh. Quand ils se séparèrent, j'ai demandé de quoi ils avaient parlé : « Il veut planter un baobab dans les jardins. Je vais demander à Monsieur Cohen de l'aider. » J'ai demandé ce qu'était un baobab. Elle commanda le Petit Prince à Armoire-à-Livres qui le trouva comme il trouvait tout ce qu'on lui demandait. Je ne sais ce que le mince livre est devenu. Il avait de grands caractères et des dessins qu'on pouvait colorier. C'est un des rares livres qui ne s'est pas perdu puisqu'il s'est planté en moi et que le vieil homme invoque toujours son petit prince. Le jardinier a peut-être planté son baobab avec l'aide de ma mère et de son patron. L'araucaria avait bien pris sur la presqu'île, pourquoi un baobab n'aurait-il pas pris ? On ne saura jamais puisqu'on a laissé ces jardins dépérir.
Depuis, on a percé des entrées dans les magasins, aménagés en restaurants, en galeries ou en banques, et installé des terrasses sur les plates-bandes. On a arraché les arbres, déraciné les treillis, décimé les parterres, remplacés par des pelouses pelées. On eût pu ouvrir les magasins qui ne recevaient plus d'amandes et ne résonnaient plus des chants des trieuses sur la rue des Amandes et j'aurais consenti à ce qu'on la baptise rue des Galeries ou rue du Paradis. Mais on ne soupçonne même plus qu'une ville paradisiaque a précédé la ville… balnéaire.
Ce jardin était un psautier végétal avec des palmiers, pour ne citer qu'eux, en guise de signets.
Je n'ai jamais su, je l'avoue, si l'idée de planter un baobab était de lui ou d'elle.
Mes amis amazighs me diront comment l'on dit baobab en chleuh…
Photo : Collection David Bouhadana

