CHRONIQUE DE MOGADOR : LE CAFÉ DE FRANCE

21 Jul 2017 CHRONIQUE DE MOGADOR : LE CAFÉ DE FRANCE
Posted by Author Ami Bouganim

C'est là que Le Petit Prince est né.

Au Maroc, sous le Protectorat, le Café de France était une institution. On en trouvait partout, dans les bleds perdus autant que dans les villes impériales. Mogador aussi avait le sien. Sur la place de France (du Chaïla) bien sûr. Entre La Civette où l'on vendait les journaux de France et les magasin Brami où l'on promouvait la mode de France et l'armurerie Bonnet où l'on vendait les armes de France. On ne quittait pas la place pour la médina sans passer par la pâtisserie de Driss qui proposait les meilleurs gâteaux de France.

Sur cette terrasse, on servait de tout. Les alcools passaient pour des stimulants, les sirupeux pour des élixirs, les eaux minérales gazeuses pour diluer la mélancolie et le mal de mer. Je n'avais alors droit qu'à l'huile de foie de morue qui passait, elle, pour dissuader les nombreuses toux de la ville. Tout juste aurait-on consenti à me servir un lait chaud à la menthe. Quand le vent se levait, on se dépêchait de ranger les tables et de se replier à l'intérieur au grand mécontentement des billardistes qui désertaient les lieux pour le Club anglais plus guindé ou de monter danser avec le vent dans la salle du haut.

Ce dont on ne se souvient plus, c'est que le Café de France était le parloir des hôtes de l'Hôtel du Roussillon devenu plus tard le Beau Rivage. Dans les années trente du siècle passé, il accueillait la bohême des colonies et c'est dans l'une de ses chambres que naquit la légende d'une liaison entre Antoine de Saint-Exupéry et Françoise Giroud, alias Léa France Gourdji, née d'« israélites de l'Empire ottoman » convertis au catholicisme. Françoise Giroud était alors dans le cinéma, sa première scripte, assistant les écrivains qui s'improvisaient scénaristes. En été 1936, elle prête son concours à Saint-Exupéry pour tirer un scénario de Courrier Sud. En octobre ils sont ensemble à Mogador dans la région de laquelle sont tournées les scènes aériennes africaines. Ils se retrouvaient entre un vol de nuit et un survol du Sahara. En 1940 naissait à Northport aux Etats-Unis Le Petit Prince. Je sais, quatre ans de gestation ne sont pas assez pour une livre hors-série de cette envergure. Le premier pilote terrible et la première dame terrible du XXe siècle n'avaient pas besoin de plus.

On continue d'en discuter, si vous le voulez-bien, sur la terrasse du café de France d'Essaouira. On s'interrogera alors sur le rôle inspirateur et inséminateur du vent et sur le temps qu'il prend aux mouettes pour déposer un nouveau-né littéraire de l'autre côté de l'Atlantique…

Photo : Collection David Bouhadana