CHRONIQUE DE MOGADOR : LE MALADE LITTERAIRE

24 Jul 2017 CHRONIQUE DE MOGADOR : LE MALADE LITTERAIRE
Posted by Author Ami Bouganim

La pharmacopée mogadorienne s'étale au grand jour, elle propose des remèdes à tous les maux. Les troubles de cœur, les maux d'estomac, les douleurs au dos. La tension nerveuse, la langueur océane et autres hauts maux. Les nœuds dans les raisonnements, les cors dans les béquilles religieuses, the ghosts in the machines, les manies scolastiques, la logorrhée philosophique, the natural fallacies. Les remords, les regrets, les rancœurs. Elle propose également des calmants dissuadant toute velléité donquichottesque, combattant toute tendance pantagruélique et brimant tout accent colonial cornélien. Des excitants pour cultiver l'esprit de vengeance – très moteur, ça, très motivant –, l'esprit de dissidence – tu mets les autorités entre parenthèses – et l'esprit baroudeur – pour connaître le repos réservé aux guerriers. Des racines contre la mélancolie, les cauchemars et les auto-sebtiyyins.

Je me suis rendu au souk du Charme, alias souk de la Gazelle, alias souk du Filage, alias souk de l'Amour…, actuellement en quête de vocation (plaise le ciel qu'il ne connaisse pas le même sort que le souk aux Grains) pour mes emplettes saisonnières et pour ramasser les bribes littéraires que je collectionne pour mes vieux jours. J'ai été voir le plus dégourdi et entreprenant des herboristes. Sitôt qu'il m'a vu, il a été étonné de me voir en vie et s'est mis à égrener les noms de ses produits et leurs vertus curatives, purgatives et aphrodisiaques : « Je cherche quelque chose pour soigner mes yeux borgésiens. – Tu as des problèmes de vue ? – Je ne vois pas toujours ce que Borges veut ou ne veut pas dire. » Il m'a proposé un onguent à base de thym contre le mal des yeux : « Je cherche un préservatif contre le maniérisme proustien. C'est un mal littéraire qui dissuade de lire les longues phrases et entraîne à écrire de longues phrases. – Tu écris en arabe, en hébreu ou en français ? – Je ne sais pas trop, je passe d'une langue à l'autre sans m'en rendre compte. Je veux mieux écrire ces chroniques et pour cela, j'ai besoin de savoir où mettre les virgules et les points. » Il a sorti de sous son établi un vieux traité de grammaire qui m'a donné des vibrations scolaires : « Je ne m'attendais à trouver cette rareté chez un herboriste. – C'est plus cher que les herbes. – Vous n'avez rien de mieux ? – J'ai de la sauge, une cuillerée le matin, une cuillerée le soir et tu ne perds plus ta voix et ne lâches plus la plume. Tu peux aussi gober un œuf cru le matin au réveil. Tu trouveras les meilleurs œufs frais chez le marchand de volaille du coin. »

Sa compassion (un bon herboriste compatit avec ses clients), sa complicité (il prend leurs délires pour des révélations) et sa solidarité (il ne s'inquiète plus que de leur santé mentale) m'ont encouragé à m'ouvrir à lui de mes troubles les plus intimes. Je me suis plaint de rouille kafkaïenne, il m'a proposé de la tanaisie : « Vous n'avez pas plutôt du papier de verre. – Du papier de verre ?! Ca ne se fait plus. – Même pour les chambres à air des vélos ? – Tout cela a disparu. » Je lui ai confié tout bas que j'étais victime, par-ci, par-là, d'accès de démence nietzschéenne. Il m'a prescrit de l'huile de cade et en a profité pour me glisser des produits contre le diabète, le cancer et la sénilité : « Avec ça, tu ne meurs plus. » Dans la foulée, j'ai demandé s'il avait quelque chose contre la lourdeur des calembours oulipesques. Ce n'est qu'alors qu'il a mesuré la gravité de mon état. Pourtant, il ne connaissait ni l'ouvroir ni le fermoir. En revanche, il comprenait que c'était un mal plus pernicieux que tous ceux que j'avais mentionnés jusque-là. Il ne tenait plus à prendre de risques, il me recommanda d'aller voir les gnaoua pour un exorcisme en bonne et due forme. C'était très honnête de sa part, on ne trouverait pas autant de probité parmi les thérapeutes parisiens.

J'ai de nouveau succombé à mon patriotisme mogadorien et lui ai pris deux ou trois variétés de sa dizaine d'aphrodisiaques naturels. N'eût-il tenu qu'à lui, il aurait mis le mot viagra sur toute son herberie, sa poudrerie et sa racinerie. Sur ce point, lui et ses collègues sont plus terribles que Freud – sauf que ce dernier ne connaissait d'autre aphrodisiaque que le Verbe. Avant de le quitter, je me suis enhardi à lui parler de la Qendisha. Il se serait signé s'il avait été chrétien, il n'avait rien à me proposer contre elle : « Faites un tour d'Essaouira et si vous ne trouvez rien d'intéressant, je vous ferai un bon prix sur une amulette très rare que je garde pour les cas désespérés. » J'ai tellement été séduit par sa manière de se débarrasser de moi pour accueillir un autre client et je voulais tant son amulette que j'ai reconnu avoir de graves problèmes de conscience des suites de mes pratiques littéraires. C'est à peine s'il a cillé avant de proposer : « Du ghassoul, asli ! asli ! – Pourquoi du ghassoul ? – Rien de mieux pour se laver la conscience qu'un bon bain au ghassoul. » Avec cela, j'avais assez de quoi écrire une chronique sur l'herberie de Mogador. Reconnaissant, je lui ai demandé de me préparer pour ma prochaine visite un cocktail de graines contre l'humour vieillissant, une botte d'herbes contre la nostalgie et un mélange de racines guéritout.

Please, ne m'en voulez pas. Ce sont les sales tours que se permet, par-ci, par-là, l'héritier de Fils-du-Serpent qui ne s'est laborieusement arraché à son divan que pour se reconvertir dans la conterie ancestrale et proposer sa marchandise sur Facebook.

Vous n'auriez rien compris à mes malaises ?! Quelle chance ! Souk el-Ghzel a son herberie qui ne fait que du bien, j'ai ma philosophaillerie, qui ne me fait que du mal. C'est normal que je cherche auprès de ses herboristes des remèdes littéraires à mes troubles philosophiques.

Photo : Collection David Bouhadana.