LE CONTEUR DE LA PORTE DE MARRAKECH

12 Aug 2017 LE CONTEUR DE LA PORTE DE MARRAKECH
Posted by Author Ami Bouganim

C'était du temps où Mogador avait sa halqa. Si Ahmed Toufalazz, lointain descendant d'Ahmed Toufalazz, le premier négociant du roi Sidi Mohamed Ben Abdallah, fondateur d'Essaouira, était conteur. Quand il paraissait à la porte de Marrakech, tous les cercles des conteurs se débandaient pour se reconstituer autour de lui. Contrairement à ses collègues, il ne racontait pas les histoires de Zadig et de Joha, mais celles de Mogador. De vraies histoires dont ses auditeurs se régalaient comme si elles avaient été fausses. Il ne donnait pas la fin sans inviter son vieil ami, Si Miloud, Grand Maître du souab souiri, à donner une leçon de deux ou trois minutes. Ses dénouements étaient surprenants et imprévisibles et le meilleur c'est que même quand il racontait la même histoire, il ne donnait jamais le même dénouement. Si Ahmed ne faisait pas circuler son bonnet ni ne le posait sur le sol. On glissait sa pièce ou son billet dans la sacoche qu'il portait en bandoulière avec son poignard.

Si Ahmed est légitimement considéré comme le fondateur de la célèbre école des Légendes qui rivalise avec l'école des Annales et se situe bien au-delà de l'école postmoderne de l'histoire représentée par un Foucault ou un Léotard. Il ne se souciait pas de reconstituer l'histoire à partir d'archives, il n'avait aucune patience pour la manie collectionneuse, ni des faits ni des indices. Dans le grand débat qui secoue la communauté des chercheurs, il était du parti de la cigale contre celui de la fourmi et il ne cachait pas que le premier historien venu ne pouvait s'improviser cigale. Il restituait plutôt l'ambiance qui avait permis l'émergence des phénomènes historiques. Quand un historien amateur – et tous les historiens le seraient – se glissait dans ses cercles, il s'arrachait les cheveux (quand il n'était pas chauve comme la majorité des historiens) et il arrivait que l'on soit obligé de l'évacuer sur une civière vers la fourrière municipale où l'on accueillait les chiens errants et les historiens surmenés jusqu'à la récupération des premiers par leurs maîtres et des seconds par leurs épouses. Je dirais néanmoins au mérite du Maroc que ses historiens sont parmi les plus délurés au monde – les légendes sont tellement plus belles que les annales !

Un jour, la police arrêta Ahmed. La ville prit aussitôt l'air ébahi avec lequel elle accueillait les mauvaises nouvelles. Les girouettes s'arrêtant de tourner, les vents étaient stationnaires, l'océan étale, les oiseaux silencieux et les canons se résignaient à leur rétrogradation au rang de pièces de musée. Personne dans la ville ne doutait de l'intégrité et de l'innocence d'Ahmed. Il descendait d'une lignée anoblie par le souverain ; ne manquait aucune des cinq prières du jour ; n'entamait pas une séance sans prononcer la sourate de l'Ouverture et ne la concluait pas sans prononcer le verset du Trône ; était un des rares conteurs à payer des impôts sur ses recettes. Dans la soirée, les auditeurs se déportèrent de la porte de Marrakech vers la porte de l'Horloge d'où partait la rue du Dar où se trouvait la maison d'arrêt. Ils ne manifestaient pas, ils voulaient savoir. Le premier soir, la police ignora leur présence. Le lendemain, ils revinrent avec de petits cadeaux pour Ahmed qu'ils déposèrent à l'entrée du commissariat. Le troisième soir, ils s'armèrent de sifflets, se livrèrent à un concert improvisé et quand le commandant de la place leur donna le motif de l'arrestation d'Ahmed, ils redoublèrent de sifflements. Le quatrième soir, ce furent tous les conteurs de Mogador qui se relayèrent pour donner leur interprétation du motif d'arrestation. Le cinquième soir, les mosquées n'ouvrirent pas leurs portes et une vaste et généreuse prière se tint sur l'esplanade devant la porte de l'Horloge, débordant sur le mechouar sans que nul ne se risquât à piétiner les plates-bandes des jardins du Paradis. Le sixième soir, on était venu avec des matelas et des couvertures et se disposait à passer la nuit sur les lieux quand on vit Ahmed quitter le commissariat avec interdiction de raconter des histoires pendant un an (sic !).

Le septième soir on assista, cette fois devant la porte de Marrakech, à la non-halqa historique au cours de laquelle Ahmed annonça sa candidature aux prochaines élections municipales. Il donna un programme en dix ou onze points (les historiens sont divisés sur le onzième) : la stricte conservation des lieux ; l'interdiction d'abattre les arbres sous quelque prétexte que ce soit ; la réfection des canalisations et des égouts ; l'installation d'un parc éolien avec des ailes de moulins traditionnelles ; l'ouverture de Soupes populaires dans les quartiers les plus pauvres ; l'ouverture des zaouias aux aliénés ; la création d'une université de toutes les religions ; la création d'un musée hippie ; la construction d'un théâtre ; l'organisation enfin d'un festival international annuel des conteurs. On donnerait le meilleur du conte donquichottesque, moliéresque, picaresque, burlesque, grotesque… mogadoresque. Il avait son homme pour en être le directeur artistique, il demanderait à son ami, le grand, le célèbre, le brillant Tayyeb Tseddiki, de rentrer au bercail et de mettre son talent au service du bien-être de la ville et de sa promotion au rang de puissance conteuse non moins prestigieuse qu'Avignon. Quand on lui demanda comment il entendait financer son programme, il répondit : « J'imposerai une dime volontaire et anonyme de 20 % sur les fraudes fiscales. »

Les Souiris, presqu'insulaires à l'époque, ne savaient pas même que les élections municipales avaient été annulées dans le cadre de l'état d'urgence proclamé dans le royaume pour prévenir tout débordement sibaïesque contre le makhzen et assurer la paix et la sécurité contre les nuisibles, les meneurs et les conteurs…

Photo : Collection Mostafa Tabi Skhour.