The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE LÉGATAIRE UNIVERSEL

Monsieur le wali d'Essaouira et gouverneur de Mogador,
Toutes mes lettres étant restées jusque-là sans réponse, je me vois obligé de recourir à Facebook dans l'espoir que les nombreux partages vous contraindront à donner suite à ma requête et à reconnaître la légitimité de mes revendications. Comme vous pourrez le constater en consultant mon dossier, cela fait bientôt vingt-cinq ans que je ne cesse de solliciter de Son Excellence de bien vouloir se pencher sur mon cas et de réparer les torts du makhzen à mon égard. Les gouverneurs, je le sais, changent régulièrement et en vingt-cinq ans, nombre se serviteurs du Royaume se sont succédé dans la province. Je ne vous incrimine pas plus que vos prédécesseurs, j'incrimine les services du gouvernorat qui n'ont jamais daigné répondre à mes lettres. Je sais qu'elles vous sont parvenues puisque je dispose des accusés de réception soigneusement classés dans mes archives. Je vois dans cette attitude, permettez-moi de le dire, une grave atteinte aux talents d'épistolier que j'ai laborieusement hérités de ma sainte mère dont les premières lettres étaient adressées à Monsieur le Contrôleur civil. Je sais que la France ne protège plus le Maroc, que le régime des protections n'a plus cours, que Mogador n'est plus la même que celle où un pli recommandé avec accusé de réception suffisait à activer la machine administrative. C'est pour cela que je me vois acculé à recourir à Facebook dans le but de faire valoir des droits imprescriptibles.
Monsieur,
Je suis en possession d'un précieux document qui me désigne comme légataire universel de M. Geiling et j'ai la ferme l'intention de réclamer tous ses biens – désormais les miens. Une rapide étude des pièces dans mon dossier vous convaincront, je n'en doute pas, que je suis le seul propriétaire légitime du souk aux Puces et des boutiques qui l'encadrent (première photo) ; du Fortin de la Météorologie près du port (deuxième photo) ; du fortin de la scala de la Médina et d'une dizaine de casemates dans la rue des artisans ; du bastion sud, près de la porte de Marrakech, que la municipalité s'est accaparée sans mon autorisation ; des canons de la scala du Port ; de la villa blanche en bordure du parc de la Mouette, sur le front de mer, ou du moins du terrain sur lequel elle est bâtie… et du Château ensablé (quatrième photo).
Monsieur,
Je ne vous menace, pour l'heure, ni de l'intervention d'un notaire ni de la venue d'une commission rogatoire chargée de la saisie de biens fonciers en accord avec le droit international. Si vous avez la fibre souirie, et l'on me dit que vous l'avez enfin, vous comprendriez vite le sens de ma démarche et le bien fondé de mes allégations. Je m'engage d'ores et déjà par la présente à louer le bastion sud à la municipalité pour 1 dirham symbolique chaque fois qu'elle en aurait besoin pour des expositions, le souk aux Puces pour la tenue des Puces automnales et des Punaises printanières contre 2% des recettes et 50% des subventions. Je ne prélèverai pas de péage à l'entrée de la porte de Marrakech, renonce à mes pourcentages sur les recettes des douanes et cède au Habbous, pour une durée de 101 ans, l'exploitation des terres sur lesquelles se tient le moussem de Sidi Mogdoul. Je renonce également à clôturer la portion de la plage qui me revient aux termes de ce testament. En revanche, je n'aurai d'autre choix, pour vivre dignement, que de rendre payante la visite du Château ensablé (en photo) et de réclamer une somme forfaitaire pour la libre jouissance des araucarias que M. Geiling assure avoir introduits à Mogador.
Monsieur,
Au cas où vos services ne donneraient pas suite à ma requête – ce que je dois vous l'avouer me paraît inconcevable – je m'adresserai aux ministres de tutelle. Le ministre de la Culture bien sûr qui se garde de restaurer nombre de biens à l'abandon qu'on ne se décide pas à me restituer. Le ministre du Tourisme qui a délivré le permis de construire un hôtel et un terrain de golf – une provocation contre les vents ! – sur des dunes qui m'appartiennent. Le ministre de la Pêche qui n'interdit pas aux chalutiers portugais et espagnols l'accès à mes eaux territoriales. Dans le cas où ces démarches n'aboutiraient pas, plutôt que de me tourner vers Palais royal, je m'adresserai directement et parallèlement à la Haute Cour de Justice qui ne pourra pas se dérober à ses obligations et à l'UNESCO dont je dénoncerai une politique plus mondaine que patrimoniale. Dans le cas où se liguant contre moi, ces institutions internationales ne feraient rien pour m'aider à concrétiser mes droits, je publierai sur Facebook les documents en ma possession, lancerai une pétition qui sera signée, je n'en doute pas, par des centaines de millions d'amis, voire initierai une campagne de boycott de Mogador qui la priverait de ses touristes, au grand bonheur de ceux qui veulent en faire, je cite, « un havre casanier d'ennui et de sérénité ».
Monsieur,
Je mesure l'importance de ce combat et ne sais si mon cœur, harassé par les nombreux exils qu'il a endurés, résistera. Je sais que d'autres prendront le relais, ne serait-ce que pour blanchir le personnage de M. Geyling, alias Karim Bey, des accusations dont les historiens l'ont chargé pour ternir sa réputation et les autorités accablé pour s'accaparer ses nombreux biens, désormais les miens. Ce n'est pas parce que c'était le plus truculent des consuls, le plus séduisant et habile dans la décennie à cheval entre le XIXe et XXe siècle qu'il a mérité d'être banni manu militari de la ville pour l'empêcher d'ouvrir un port dans le Souss qui rivaliserait avec celui de Mogador – ce qui, vous en conviendrez, n'était pas particulièrement difficile – et contrôlerait le commerce avec l'Amérique du Sud. La ville pullulait de consuls qui commercialisaient davantage les protections que les amandes et les gommes et lui au moins proposait des cargaisons de migrants. Monsieur le Consul Geyling avait ses mis ses talents diplomatiques au service de Sa Majesté Orélie-Antoine 1er de l'Araucanie-Patagonie, alias Antoine de Tounens. Il envisageait de peupler cette légendaire contrée de personnes parmi les industrieuses, malignes et perspicaces au monde, venant de Haha, de Chiadmâ et de Mogador. Elles remplissaient toutes les conditions requises pour donner à la Patagonie un régime de vie glorieusement mogadoresque : elles étaient grandes de taille, avaient de grands pieds, et l'agilité de leur esprit promettait d'atténuer la patauderie patagonienne. Plutôt que d'encourager ses manœuvres qui, si elles avaient réussi auraient garanti au Maroc un territoire d'outre-mer (je sais qu'il en possède un et pas des moindres, mais lié par la censure militaire, je n'en dirai pas mot, du moins pour le moment…), le makhzen l'a raccompagné en Autriche, son pays natal.
Monsieur,
Vous vous demandez sûrement ce qui me lie à ce personnage parmi les plus fantasques – avec Sandillon, Judex et Lapassade – qui aient jamais hanté Mogador. Je n'ai pas l'intention de dévoiler la teneur des documents en ma possession sur ces colonnes (ils achèveraient de semer le trouble parmi les historiens qui persistent à présenter Geyling comme un aventurier qui, entraîné par le ballet consulaire de la ville, s'était improvisé consul de Patagonie pour bénéficier de l'immunité et des avantages de ses agents consulaires…). Je me contenterai de dire que j'ai mené des recherches en Autriche et en Patagonie, de même que des recherches généalogiques, et ces dernières ont révélé une douteuse et noble filiation – littéraire – avec le personnage qui m'autorise à me poser en son héritier et à réclamer l'ensemble de son patrimoine.
Dans l'attente de votre réponse, je vous présente, Monsieur le Gouverneur, mes salutations les plus distinguées.

