The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE CHARMEUR DE SERPENT

Que me veut-il ? Que cherche-t-il ? Je ne vois presque rien, je ne vais pas lui mordre la langue ?! Un serpent ne s'en prend pas à son charmeur. Cela achèverait sa réputation parmi les hommes. Ah ! elle n'est pas reluisante. Depuis le sale tour que le Diable lui aurait joué au paradis en le chargeant de séduire Eve pour Adam ou je ne sais quelle trouble histoire qui aurait provoqué l'exclusion des hommes du paradis (ni plus ni moins !), on n'arrête pas de le traquer et de le piétiner. Les Grecs n'ont pas été plus cléments avec nous. Tout le monde connait le sort de Python, le gardien de Delphes ! Touché par une flèche d'Apollon, il alla mourir dans la forêt tandis que son meurtrier exultait : « Maintenant pourris ici sur la terre nourricière d'hommes… » Quelles tares et quels vices ne nous prête-t-on pas ?! Nous ne serions rien moins que saouls en permanence, nous faufilant partout, la queue dans la bouche, roulant des épaules, coléreux et rancuniers. L'animal tentateur, fatidique, insaisissable, incompréhensible. Que n'invente l'esprit lubrique des hommes ?! Dans la kabbale, celle des juifs pour ne citer qu'eux, le premier serpent serait le premier procréateur de l'humanité. Pourtant, je n'insinue jamais rien, ni aux humains ni aux bêtes, je me contente de me protéger contre leurs manigances et leurs médisances.
L'acharnement des hommes contre nous vient de leur jalousie. Toute ma ruse, si c'en est une, consiste à changer de peau pour vivre plusieurs vies, alors que l'homme ne change pas plus de peau que de nature. Connaissez-vous ce lumineux aphorisme de Nietzsche : « Seul un petit nombre est assez serpent pour se dépouiller un jour de cette mauvaise peau, alors que sous son enveloppe, leur première nature est arrivée à maturité » ? Pour emmailloté que Nietzsche fût, il était assez sage pour constater ce que ses congénères ne sont pas près de comprendre : « Le serpent périt lorsqu'il ne peut pas changer de peau. De même les esprits que l'on empêche de changer d'opinions cessent d'être des esprits. » Bouderbala, grand compagnon et rival de Zarathoustra, a ce gentil aphorisme dans son Testament marocain :
« Zarathoustra malaxe les vices et les vertus avec des mots pour nous donner le tournis et nous enfermer encore plus dans sa toile. Il incite à écrire avec son sang comme si le sang était la meilleure encre. Il ne connaît ni l'encre bleue du ciel ni l'encre violette du haschich ni l'encre invisible de l'humilité. La bosse de son chameau est vide, son aigle est aveugle et son serpent est suicidaire. Ce n'est pas un prophète, ce n'est qu'un montreur de singes qui s'exhibe pour donner sa dernière représentation. Ce n'est pas un philosophe, c'est un mahboul. Il ne se doute pas que son venin est plus intéressant que son sang et sa salive. »
Mais entre nous que comprendrait mon charmeur à Zarathoustra ? Que pourra-t-il comprendre à Bouderbala ?! Il croit me charmer alors qu'il me sert de serviteur nourricier. Selon les jours, il me procure des souris, des lézards, des criquets. Il a poussé l'amabilité jusqu'à me donner un harem (ce sont les mœurs des lieux). Je ne vais tout de même pas lui nuire, ce serait ingrat de ma part, ce serait me révéler pire que l'homme. C'est, autant en convenir, un spectacle pour dupes. Il ne me charme pas plus que je ne le charme. Nous nous dévisageons pour nous donner en spectacle aux touristes qui ne connaissent pas plus Zarathoustra que Bouderbala. Dans cette mascarade, le plus ridicule c'est encore lui. Moi, je ne suis que serpent et contrairement à lui, je peux encore muer et changer de… métier.
Photos : Collection Zoubida Omar.

