LE MAITRE DU SOUAB

12 Nov 2017 LE MAITRE DU SOUAB
Posted by Author Ami Bouganim

C'était le maître du souab souiri, son icône, posté au croisement le plus névralgique de la ville. Il voyait passer tout le monde. Les officiels, les artistes, les revenants… les gens perdus. Le faucon quand il se risquait sur la presqu'île, le cormoran quand il s'écartait de l'océan, les délégations de goélands. De son siège au seuil de sa boutique, il voyait passer la vie et il n'était meilleur spectacle au monde. Quand la rue se vidait, il plongeait dans la lecture de son journal ou d'un livre. Il était de ces lecteurs qui persistent à se délecter des classiques de l'adab qui véhiculent les leçons de savoir-vivre, il en tirait les règles de son souab. Il citait le Kitab al-Ma'arif (Livre des connaissances profanes) d'Ibn Qutayba (mort en 889), le Kitab al-Buldan (Livre des pays) d'Ibn al-Faqih (écrit en 903) et le Muruj adh-dhahab (Prairies d'or) d’Al-Mas'udi (écrit en 943). Il connaissait par cœur des passages entiers d'Al-Madjnul (Le Fou), roman d'amour de Qays, et citait volontiers Al-Djahiz (mort en 868) qui se livre à une apologie du rire dans l'introduction à son Kitab al-Bukhala' (Le Livre des avares). On prolongeait les retrouvailles, parce qu'on était heureux de se revoir, les adieux aussi, parce qu'on était tristes de se séparer.

Si Miloud (الله يرحم) avait sa boutique à l'un des coudes, le plus moelleux, de l'ancienne casbah, entre le magasin des jouets les plus attendrissants de mon enfance et celui des cotonnades les plus berbéresques. On accédait à sa boutique de lainages, de soieries et d’articles de cuir par deux ou trois marches qui la convertissaient en caverne des mille et une couleurs, senteurs et chaleurs. Derrière si Miloud, les murs étaient recouverts de tapis et de couvertures, devant lui, l'entrée latérale de la grande mosquée semblait entrebâillée pour lui permettre de vibrer en permanence de l’on ne sait quelle litanie silencieuse. Il était le dernier Mogadorien à se souvenir de l'honorable Fils-du-Serpent, il le revoyait chaque fois qu'il me voyait. Il évitait néanmoins d'évoquer le souvenir qu'il en conservait pour ne pas parler… d'un autre que lui. Il avait ces traits fins des hommes du Souss et il fallait être un rien railleur pour lui trouver un air de ressemblance avec Serge Gainsbourg qui ne visitait pas la ville sans l'adouber en prenant le thé au seuil de sa caverne.

La première fois, il m'entraîna au marché aux puces où se tenait une vente aux enchères. Ce jour-là, on proposait des meubles coloniaux qui n'étaient bons qu’à alimenter les dérisoires cheminées que les expatriés installaient dans leurs maisons alors que la ville était naturellement climatisée par ses vents. Deux ou trois coffres furent alloués à une acheteuse venue d'une contrée nordique pour connaître une retraite paradisiaque et qui ne se doutait pas des trousseaux de mariage, des manuscrits et des autres trésors que ces coffres avaient pu receler. On proposa également de grands bougeoirs qu'on assurait avoir appartenu à des juifs et que l'œil averti de Miloud déclassa : « Ils viennent d'un atelier de fabrication d'antiquités juives dans la médina de Marrakech. » Il me raconta que pendant près de deux décennies, tout était authentique. Les objets ne manquaient pas ; en revanche, les acquéreurs étaient rares.

Miloud parlait du temps où Mogador perdit le tiers de sa population en un peu plus d’une décennie. Les juifs ne prenaient que leurs châles de prière et leurs rouleaux de la loi, les chrétiens que leurs crucifix et leurs ostensoirs. Ils mettaient tout le reste à l'encan. Les chandeliers, les bougeoirs, les tables des dix commandements, les verres du souvenir… les écriteaux de Dieu. Les berceaux berbères aux pieds arrondis, taillés dans une loupe de thuya, où avaient sommeillé des générations de nourrissons, bercés par le vent. Des cruches où avaient tourné le vin et le lait, d'autres où avaient mariné des olives et des carottes. Une riche gamme de pots où s'étaient gélatinées les confitures d'orange et de citron, de figues et de coings, de roses et de mimosas. Des commodes avec des tiroirs secrets où l'on trouvait un billet de banque, une lettre de crédit ou d'amour.  

La deuxième fois, Miloud m'entraîna à la zaïoua des Hmadcha pour leur séance hebdomadaire. En quittant les lieux, il reconnut : « Ca me rassérène. » Sur le chemin de retour, au moment de nous séparer, il eut cette remarque qui trahit sa belle et secrète veine sibaïenne : « Une ville dénuée de musique intérieure est dans la meilleure des cas une station balnéaire, dans le pire, une ville perdue. » Il boudait les festivals, il n'aimait pas ce tintamarre. Ils chamboulaient le beau cours des marées et des processions, ils perturbaient le ballet des oiseaux. J'ai constaté que pendant ces festivals, les Souiris de souche quittaient la ville pour la laisser aux touristes. Ce doit être partout la même chose. Plutôt que de résister, l'habitant déserte, le temps que le beau, suave et serein train de vie recouvre les sarabandes musicales, les cortèges des curieux et… les discours de bois.

Ces dernières années, il était contrarié, il ne savait au juste par quoi. Il se gardait d'incriminer l'incurie des autorités qui le connaissaient et ne passaient pas par le coude de ses rues sans le saluer. Elles savaient son sage et auguste silence plus éloquent que les braillements ou les récriminations des uns, les imprécations des autres. La ville avait perdu de son intimité et il ressentait son investissement par des étrangers, qu'ils soient de l'arrière-pays ou du continent, comme une invasion : « Ils ne connaissent pas Mogador, ils ne la connaîtront jamais. – C'est le cours du monde. – Bientôt plus personne ne se souviendra. – C'est le cours de l'histoire. – C'est dommage. » Il se désolait de la disparition des hirondelles : « Cela fait des années qu'elles ne viennent plus. » Il trouvait aussi que les radis, les navets et les courges avaient perdu de leur goût : « Ce n'est plus les mêmes légumes que ceux qu'on plantait dans les potagers aux abords de la porte de la Prairie. – Les alizés ne les caressent plus et les embruns ne tamisent plus la rosée. » Il acquiesça d'un air entendu et résigné. Le désenchantement n'avait pas entamé son sens poétique que conservait précieusement le cocon de laine de son âme.  

Ces dernières années il avait perdu ses cordes vocales des suites d'une intervention chirurgicale. Il avait dû quitter son coin et faire le déplacement à Paris. On l'entendait à peine, il devait se répéter pour qu'on le comprenne ou se rabattre sur un cahier pour ménager ses cordes. La conversation avec lui était faite de longs silences sur lesquels chacun tramait sa vieillesse et ses troubles. Je n'avais rien à raconter, il avait encore tout à raconter. C'était un peu les dernières cordes de Mogador qui cassaient.

Si Miloud n'est plus à son poste, il est parti par un détour du jour. Il a laissé un testament : « Vos âmes, passants lecteurs, sont convoqués au Mogador de laine musulmane, de velours juif et de soie chrétienne. »

J'ai pris une plume de mouette, je l'ai trempée dans l'encre de la nostalgie et j'ai rédigé cette chronique sous sa dictée. Quand je serai de retour, je ne pourrai pas passer par ce coin de rue sans déceler son souvenir dans son absence…