The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LA DISPARITION DE TAMUSIGA

C’était un grand port de poche, c’est en train de devenir une vulgaire marina. Pendant plus d’un siècle, il a été le port de l’Empire. Le débouché des caravanes de Tombouctou, un débarcadère des arômes, des encens et des dentelles. Ce n’était rien moins qu’une belle lucarne sur le monde. Du temps de sa grandeur, ses voiles et ses vapeurs assuraient la liaison maritime avec Marseille, Londres, Amsterdam et au-delà avec les continents où l’on échangeait des amandes contre du thé, des graines de sésame contre des pépites d’or, de la gomme arabique contre du sucre, des plumes d’autruche contre des clous, des esclaves contre… des parts dans un crime contre l’humanité. Les corsaires, tenus par leur code de ne point se retourner contre le monarque, ne visitaient la ville que pour la parade. Ce port, à la pointe de la presqu’île, se posait à la pointe du progrès. Quand Agadir et Casablanca le privèrent de son titre de port du Royaume, les sardines la consolèrent en lui décernant le titre de… premier port sardinier au monde.
Ce fut alors une savoureuse période. La sardine figurait dans le quotidien de chacun, grillée ou frite, en salade, en boulettes ou en croquettes, « dans les biberons autant que dans les soupes ». Les chalutiers s’annonçaient dans un concert de sirènes et traînaient derrière eux un cortège d’oiseaux. On devinait au timbre des unes et au chahut des autres si les soutes étaient vides ou pleines. Les traits tirés mais comblés, soulagés de rentrer, les pêcheurs se muaient en débardeurs pour former des chaînes des soutes du chalutier aux camions ou aux charrettes et faire virevolter les paniers débordant de sardines qu'on vidait dans les bennes. Ils mettaient tant d'ardeur à leur chorégraphie qu'ils entonnaient le célèbre et légendaire « hymne de la sardine », véritable matrouz hispano-franco-arabe. Les camions fournissaient les conserveries, les charrettes le marché aux poissons. On avait alors l’âge de chercher des étoiles aux pieds des débardeurs. On vendait bien des mains de fatma en bronze et en zinc, qui étaient somme toute manuelles, pourquoi ne proposerait-on pas des étoiles à cinq branches ? Elles étaient plus naturelles et providentielles et assuraient la protection de l'océan. Malheureusement, la sardine aussi devait déserter les eaux de Mogador et son port tomba en désuétude, pittoresque et… mousquetaire.
Puis ce fut la période de prostration dans l’histoire de Mogador. Les chrétiens étaient partis, suivis par les juifs. Les musulmans les plus aisés gagnaient volontiers les villes impériales et les centres industriels. Les villageois ne quittaient pas encore l'arrière-pays. Mogador s'était retirée derrière ses voiles et ses embruns pour ruminer son destin. Elle s’enlisait dans l'ennui et l’isolement. Se serait-elle arrachée au continent et aurait-elle proclamé son indépendance que nul ne s'en serait ému. On l'avait oubliée, elle était en train de s'oublier. Le courant des Canaries s'écartait de la côte, les bancs de poisson boudaient ses eaux, les chalutiers rentraient vides et les barcasses rechignaient à sortir. Elles restaient amarrées elles ne savaient plus à quoi pendant des jours et des semaines au point de ne plus bouger. Ce n'étaient plus des photos qu'on prenait, c'étaient des peintures que les caméras reproduisaient. L'ennui mettait sa poétique aux clichés d'un bel et lancinant engourdissement. De ce minuscule et touchant port, il ne restera plus que ces photos sur lesquelles le suc de la nostalgie passerait son vernis.
Ce suc, le seul à être sécrété par l’homme et seulement par lui, n’est pas donné au premier venu. Il ne se rencontre ni chez les modernistes à tout prix, généralement dénués de sens de l’humour, ni chez les politiciens pris dans le tournis de leur intérêt et de leur gloire sous prétexte de poursuivre l’intérêt public. C’est une solution de beaux souvenirs, moulus dans le sensible pilon de la mémoire et du cœur, relevée d’une once de regret et d’une once de gratitude et saupoudrée de grains de sel pour mieux se résigner à partir. Délayée dans de dernières larmes sur les absents, partis trop tôt ou trop tard, on la recueille dans des encriers alambiqués qui auraient la forme de losanges rectangulaires. Seules les âmes dépoétisées, bradant le passé sous prétexte de se déporter dans l’avenir, incrimineraient les vertus de ce suc dans lequel trempe le meilleur de la clémence et de la patience – de sbar.
Le jour de l’inauguration de la marina, on assistera bien sûr au défilé des officiels, entre les haies habituelles des ménestrels et les membres de la nouvelle zaouïa des vieux pleureurs-rieurs. Les officiels se pousseront les uns les autres pour couper leurs rubans de deuil tandis qu’avec mes amis d’encre de poulpe que nous chassions entre les rochers, les défunts et les vivants, nous évoquerions le charmant port de notre enfance : « Pleurons mes amis car ils sont en train d’enterrer la légende de Tamusiga. » On ne s’arrachera plus à la terrasse des lézards pour aller constater les nouvelles rouillures dans le manège du port, assister à la criée des pieuvres, des anguilles, des anchois et des… crabes, escalader les marches du phare pour monter saluer l’archipel et sonner le rappel des âmes des pêcheurs qui ne sont jamais rentrés. On ne s’attablera pas à la table d’une casemate sous la scala du port pour griller une cigarette de nostalgie. On ne se dira plus : « Allons voir le port ! » de l’air de dire : « Prenons le large… »
Dans l’un des recueils des Paroles de Bouderbala en ma possession, j’ai trouvé ce passage soufflé par la mouette qui rapportait mes incartades d’enfance à mon père. Elle ne sait pas encore que les vautours ont découvert les lieux, que le faucon d’Eléonore ne les protégera plus et que bientôt elle devra se mobiliser pour leur livrer combat ou leur céder son île :
« L'ambre se mêle à l'haleine des vagues et aux relents de la mousse. C'est l'encens de la béatitude, l'arôme de la mort. La lumière se retire sur des nuages, le soleil se voile de condoléances, l’océan se colore de ses adieux. Le jour laisse traîner ses dernières lueurs sur les rochers. Je n'ai pas vu buisson plus ardent, ni dans le désert ni sur la presqu’île. En revanche, j'ai vu la braise caresser l'eau et le soleil s’incliner devant moi. Bouderbala croit au soleil parce que la terre tient sa lumière de lui et qu'il n'est de vie qu'à l'ombre du soleil. Je ne me recueille solennellement avec ses vagues que pour mériter leur linceul. Si la mer a une âme, c'est celle de Bouderbala. »
Dites-moi, gens, quel bureau d’étude se permet-il de corriger les contours de mes souvenirs et de m’arracher à l’étreinte de la baie avant que ma mort ne l’y autorise ?
Mais peut-être est-il vraiment temps de prendre le large…
Photos : Collection David Bouhadana.

