DANS LE SILLAGE DE WITTGENSTEIN : D'UN WITTGENSTEIN A L'AUTRE

22 Nov 2017 DANS LE SILLAGE DE WITTGENSTEIN : D'UN WITTGENSTEIN A L'AUTRE
Posted by Author Ami Bouganim

Les questions fondamentales qui sollicitent Wittgenstein étaient dans l'air de l'Empire austro-hongrois – la KKnie de Robert Musil – où l'on se livrait volontiers à la critique du langage et s'interrogeait sur ses limites, celles de l'expression autant que de la communication. Elles étaient posées dans toute leur acuité par Fritz Mauthner qui mettait en garde contre les préjugés et les superstitions que véhicule le langage et recommandait sa critique en guise de critique philosophique. Des nombreux personnages qui s'ébrouaient dans ce milieu, le plus caractéristique était peut-être Karl Kraus, prophète sans doctrine qui dégageait sa critique des mœurs de sa critique du langage. Tous, de Boltzmann à Weininger, de Trackl à Wittgenstein, seraient, dans une mesure ou une autre, kraussiens. Le ménage s'imposait partout, dans les mœurs, les lettres, les idées, le langage. Peut-être aussi dans le silence.

Wittgenstein a eu une double carrière philosophique et est généralement considéré comme un des pionniers du positivisme logique et de la philosophie linguistique. Dans une première période, il présente le langage comme la théorie – entendue comme construction ou modèle logique plutôt que comme reproduction – de la réalité, au point que l’étude de cette dernière réclame celle, quasi logique, du langage. L’étude du langage consiste à réduire ses propositions générales ou complexes en propositions élémentaires composés de noms qui s’apparentent à des constructions linguistiques requises par le principe de conclusion de la décomposition (réduction) du langage en propositions élémentaires. Ils restent indéfinissables et inanalysables, voire désignent l'indéfinissable et l'inanalysable, peut-être l'irréductible, ne tolérant à la limite que des définitions ostensives, reportant à des objets précis. C’est dire que les propositions élémentaires étaient censées porter sur des « states of affairs » se composant eux-mêmes d’objets. De même que les noms étaient logiquement postulés pour marquer un terme à la réduction du langage, les objets étaient – ontologiquement – postulés pour garantir un contact du langage avec la réalité par le biais de la désignation des objets par les noms, peut-être aussi pour garantir « la détermination du sens des propositions » (L. Wittgenstein, Tractatus logico-philosophique, 3.23). La vérité d’une proposition complexe était fonction des valeurs de vérité des propositions élémentaires, indépendantes les unes des autres, en lesquelles elle se décomposerait (se réduirait). Avec cette vision du langage comme tableau logique de la réalité, on ne saisit la réalité qu’autant qu’on étudie le langage, le décomposant en propositions élémentaires et statuant sur leur vérité ou leur fausseté.

Dès lors, l’activité philosophique consistait à statuer sur la recevabilité ou l'irrecevabilité logique des questions qu'elle soulève ou examine et des réponses qui lui sont éventuellement apportées (quoique celles-ci soient exclusivement du ressort de la science) – écartant comme pseudo-questions toutes celles qui ne seraient pas formulables en propositions sur la vérité desquelles on puisse statuer en les décomposant en propositions élémentaires et en vérifiant leur prétention à la vérité : "A philosophical work consists essentially of elucidations" (TTL 4.1123). "Without philosophy thoughts are, as it were, cloudy and indistinct: its task is to make them clear and to give them sharp boundaries" (TTL 4.1125). La tâche de la philosophie se bornerait par conséquent à clarifier les propositions et à s’entendre sur leur vérité ou leur fausseté pour mieux garantir la vocation, essentiellement et exclusivement scientifique, de la recherche. Le langage ne faisant sens qu’autant qu’il est vérifiable, le langage paradigmatique, dont les propositions se prêtent à leur décomposition en propositions élémentaires et se prêtent à leur étude logique (logique fonctionnelle), se limite à celui des sciences. Hors de ce langage, nous n'aurions que des métalangages, volontiers métaphysiques, plus arbitraires et débraillés que dénués de sens.

Dans une deuxième période, Wittgenstein se résout à faire éclater le langage en une multitude de sous-langages qu’il nomme « jeux de langage ». Le sens des mots tient alors de l’usage qu’on en fait dans le contexte de l’une ou l’autre forme de vie qui instruit le jeu de langage et qu’il déploie. Wittgenstein pose que la transition entre les deux périodes recouvre une rupture – « a radical break with the idea that language always function in one way, always serves the same purpose: to convey thoughts » (L. Wittgenstein, Philosophical Investigations, p. 304). Mais même dans cette deuxième conception du langage, plus empirique et anthropologique, l’activité philosophique se donne comme vocation de faire le ménage dans la philosophie, voire de la soumettre à une thérapie : « The philosopher’s treatment of a question is like the treatment of an illness » (L. Wittgenstein, Philosophical Investigations, I, p. 255). Wittgenstein se propose de démêler les imbroglios linguistiques où se réfugient les illusoires profondeurs philosophiques qui ne seraient qu’autant de contorsions du langage, voire de vulgaires plaisanteries. La critique du langage philosophique est destinée à lever les sortilèges des lubies métaphysiques examinées à l’aune du… sens commun : « Nous ramenons les mots de leur usage métaphysique à leur usage quotidien » (L. Wittgenstein, Investigations philosophiques, § 116). Il ne recule pas devant la perspective de détruire les prestigieux châteaux de la pensée : « D’où notre investigation prend-elle son importance, puisqu’elle ne semble que détruire tout ce qui est intéressant, c'est-à-dire tout ce qui est grand et important ? (Pour ainsi dire tous les édifices ; en ne laissant subsister que débris de pierres et gravats). Mais ce ne sont que châteaux de cartes que nous détruisons, et nous dégageons le fondement du langage sur lequel ils se dressaient » (L. Wittgenstein, Investigations philosophiques, § 118). C'est bel et bien l'univers du sens commun qui pointe derrière le ménage logico-linguistique auquel se livre Wittgenstein.

De la première à la deuxième période, on assiste au passage d’un monisme logique à une anthropologie logique. De-ci, le déploiement logique du langage est privilégié sur toutes les autres expressions ; de-là, toutes les expressions sont considérées. Dans le premier cas, on s’attache à impartir une limite externe au langage sensé ; dans le deuxième, on s’attache aux frontières internes entre les différents jeux de langage. Par-ci, une vision essentialiste idéaliste de l’usage (exclusivement logico-scientifique) du langage ; par-là, une vision pluraliste des usages (empiriques) du langage. Dans le premier cas, Wittgenstein s’essaie à une étonnante tentative de trouver une fonction – une manière de combinaison des propositions – qui pourrait s’appliquer à toutes les phrases et les engager toutes ; dans le deuxième cas, il recourt à la notion de « jeu » pour restituer la variété des énoncés linguistiques. On ne recherche plus l’essence – forcément logique – des énoncés de langage ; on inventorie les « ressemblances familiales » entre eux sans écarter pour autant les différences. Le sens des mots n’est plus unique, désignant un objet ou un phénomène, comme dans la science où les mots ont un sens précis, mais pluriel selon l’usage que l’on fait du mot dans le contexte – la forme de vie – de l’énoncé. Dans les deux périodes, la théorie du sens s'inscrit dans une théorie du langage, voire de la communication : dans la première période, dans une théorie abstraite et essentialiste du langage comme modèle de la réalité ; dans la seconde, dans une vision empirique, concrète et instrumentale du langage comme outil. D'un côté, le sens comme référence est privilégié, de l'autre le sens comme usage, où pointe le sens comme intention.

Plus d’un siècle plus tard, l'engouement pour le Tractatus logico-philosophique laisse pantois. Comment a-t-on pu admettre la postulation de faits atomiques et de propositions élémentaires censées les décrire ou les représenter ? Comment caractériser l'intérêt suscité par ces fonctions de vérité permettant l'analyse des propositions complexes en propositions élémentaires ? Sans le cachet du génie délivré par Bertrand Russel à Wittgenstein, le Tractatus serait probablement resté le puéril brouillon d'une prétention philosophique. Sans l'assimilation par les positivistes viennois des faits atomiques aux données des sens, il serait probablement sorti de la conscience philosophique. Le destin du Tractatus serait révélateur des processus intellectuels qui ont présidé à l'évolution de l'érudition philosophique au XXe siècle. Ses thèses ontologiques, logiques, linguistiques, voire mystiques pèchent, presque toutes, par leur schématisme, voire leur côté caricatural. Pourtant quel « essai » ! quelle œuvre !