The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : L’AMOUR SECRET DE TIK-TIK

Pendant ses dernières années, Tik-Tik, alias Abderrahman Naim (الله يرحم), était le plus talentueux clochard de Mogador. Il ne mendiait pas, il se repaissait de vent, il sillonnait le paradis et quand on lui servait son élixir, il timbalisait, luthisait, guembérisait, violonisait en virtuose. Il ne s’insérait pas dans un ensemble sans le conduire. C’était une créature si musicale qu’il avait des cordes à la place des nerfs et comme tympans les plus sensibles peaux de tambours qui se pussent imaginer. Quand il menait la musique, de ses seuls sourires orchestraux, auxquels tous s’accordaient, c’était d’un tel ravissement qu’il devint à la longue le derviche musical de Mogador qui lui décerna le prestigieux surnom de Tik-Tik, calqué sur celui de Tam-Tam, pour lui marquer sa gratitude et immortaliser son titre de Premier métronome de la ville. Plus il consommait de son élixir et plus son âme mettait de l’ébriété à sa musique. Il ne parlait pas beaucoup, il chantait. Sinon il passa sa vie à se remettre d’un grand amour de jeunesse que personne ne se risquait à évoquer pour ne pas gâcher son humeur et que je ne me décide pas à dévoiler sans prendre de gros risques littéraires et sans lui demander pardon : il était tombé amoureux de Desdémona qu’il ne s’était pas résolu à arracher à son Othello, plus terrible que le Maure chez Shakespeare, puisque c'était Orson Welles en personne.
Les chercheurs ne l'ont pas encore découvert, mais Shakespeare destinait son Othello à Mogador. Bien sûr elle n'existait pas encore ou presque pas. Bien sûr il transcrivait le récit de Giraldi Cinthio. Mais le premier Mogadorien de souche venu vous dira – aujourd’hui encore – qu’il n’est d’autre Othello qu’Orson Welles et d’autre Desdémona que la belle Suzanne Cloutier. Je n'en veux pas trop aux chercheurs, Shakespeare lui-même n’en savait rien. En revanche Orson Welles, qui comprenait à Shakespeare mieux que ses meilleurs critiques, ne s’est pas rabattu sur Mogador par hasard. Elle avait « des drogues et des minéraux », « des sortilèges et des philtres »… des décors chypriotes, avec « des chevaux de Barbarie » au « sein basané ». Depuis que son port déclinait, ses gens s'improvisaient par oisiveté acteurs, et quand Orson Welles vint à manquer de fonds, les coutiers et couturières de la ville s'improvisèrent costumiers et les badauds figurants pour hâter la reconversion de l'ancien port de l'Empire en studio de… cinéma. Tik-Tik, que l’on voit en photo, fut sans conteste l’un des figurants les plus beaux et les plus… immortels.
Le tournage d’Othello dura dix mois, du 12 juin 1949 au 7 mars 1950. La scala devint un palais chypriote et le marché aux poissons un bain turc. Dans une lettre, Orson Welles écrit : « Il y avait des bains turcs à l’époque ; tout ce qu’on avait à faire, c’était d’entourer les têtes des personnages avec des serviettes et de les photographier au-dessus de la ceinture. Nous empruntâmes un peu d’encens à la cathédrale voisine, remplîmes le bain turc de vapeur (d’ailleurs, ce n’était pas le bain turc, mais le marché de poissons). C’est au milieu des bouffées d’encens et de l’odeur de poissons décomposés que nous avons tourné sur plus d’une bobine et demie, cette séquence si prenante et si périlleuse du meurtre de Roderigo. » Déjà pendant le tournage, Tik-Tik ne s’était pas remis de la mort de Desdémona que le cruel Othello abandonna « au vent pour chercher sa proie au hasard » et pendant de longues années on célébra en lui le véritable récipiendaire de la Palme d’or au Festival de Cannes en 1952. Personne ne soupçonnait son amour pour Desdémona qu’il choisit le plus dignement du monde de noyer dans la musique et dans l’élixir qui l’inspirait.
Tik-Tik est parti par un mauvais hiver où ne retrouvant plus son lit, l'oued Ksob se retourna contre la ville, engorgea ses égouts et en exhuma une Qendisha déchaînée, résolue à se débarrasser de ses vieux amants et à se donner de nouveaux. Depuis, les esprits les plus sibaïesques attendent le retour d'un nouvel hiver non moins rugueux pour venger la mort de Tik-Tik en détruisant l'hôtel construit sur les dunes entre lesquelles l'oued trouvait son chemin vers la mer : « Ah ! une grande réalisation que cet hôtel ! Comment a-t-on pu concevoir que l'on puisse jouer au golf avec tous ces vents ? – Ils désespéreraient les plus grands champions. – Ils ont eu raison du Château ensablé, ils n'auront aucun mal à démanteler cette fioriture balnéaire. – Sinon le vent, alors l'océan. » On regrette d’autant plus Tik-Tik qu’il aurait été encore le seul à pouvoir consoler le Ksob des mauvais détours que lui font prendre les nouveaux maîtres hôteliers de la ville…
Photo : Je remercie Hassan Broumi pour ses renseignements sur le personnage de Tik-Tik et pour les clichés tirés d’Othello réalisé par Orson Welles.

