The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE HEIDEGGER : LE HERAUT DU NAZISME

Heidegger ne s’est pas départi d’une vision quasi hégélienne de l’histoire, du rôle des peuples, de la vocation de l’État. Son culte de l’Allemagne se nourrissait de la conviction que les rennes de l’histoire passaient à l’Allemagne et que de sa détermination dépendait le destin du monde. Le 25 novembre 1933, lors de la cérémonie d’immatriculation des étudiants, il prend le ton irritant d’un prophète nietzschéen-hégélien eschatologique pour décerner le titre de « peuple historique » aux Allemands : « “Etre historique” cela veut dire : savoir en tant que peuple que l’histoire n’est pas ce qui est passé, et encore ce qui est présent ; c’est au contraire entreprendre et supporter, de sorte que le temps présent soit pris de fond en comble à partir d’un avenir qui ne cesse d’être dans tout l’élan de sa venue. [... ] Ce savoir parvient à sa réalisation lors même qu’un peuple trouve même la forme de son État ; ce savoir est État. Ce dernier est – éveil à la fois et alliance – l’articulation au sein de laquelle le peuple qui s’y dispose se voit exposé à toutes les grandes puissances qui signent l’être des hommes » (M. Heidegger, « L’étudiant allemand comme travailleur », Écrits politiques, 1933-1966, Editions Gallimard, 1995, p. 127).
Heidegger était pris dans le tourbillon d’une rhétorique qui devait paver la voie à Auschwitz, il ne savait peut-être pas trop ce qu’il disait. On ne peut le blanchir sans incriminer une cécité – je ne sais laquelle – qui serait encore plus troublante et pernicieuse que la possession. Arendt se replie sur la tradition philosophique pour bredouiller une vague accusation : il aurait succombé à une vulgaire déformation professionnelle qu’on taxerait à notre tour de banale si elle ne se rencontrait chez la plupart des philosophes : « Quant à nous qui voulons honorer les penseurs, bien que notre séjour soit au milieu du monde, nous ne pouvons guère nous empêcher de trouver frappant, et peut-être scandaleux, que Platon comme Heidegger, alors qu’ils s’engageaient dans les affaires humaines, aient eu recours aux tyrans et aux dictateurs. Peut-être la cause n’est-elle pas seulement imputable, dans un cas comme dans l’autre, aux circonstances de l’époque, et moins encore à une prédisposition du caractère, mais plutôt à ce que les Français nomment une déformation professionnelle. Car le penchant au tyrannique peut se constater dans les théories de presque tous les grands penseurs. » Le repentir, même déclamatoire, était étranger à Heidegger. Il était plus tranchant et résolu que le commun des mortels. Répugnant, en nietzschéen convaincu, au regret, il ne pouvait demander pardon ou se perdre en excuses.
Heidegger a peut-être été nazi sans être antisémite autant qu’on puisse parler de nazisme sans antisémitisme. Ce serait même l’un des penseurs du nazisme philosophique dénué d’antisémitisme. Son aveu de honte et d’erreur, par lequel il se croit quitte, ne le blanchit pas. On ne comprend pas pourquoi il se dérobe à la tâche qui lui incombait, plus qu’à aucun autre, de procéder à une critique du nazisme pour mieux tirer les conclusions de ses horreurs et de ses propres erreurs. Il s’est rabattu sur des considérations présocratiques et des variations poétiques, comme si la barbarie allemande ne représentait pas une ruine de la civilisation occidentale et de la culture qui la nourrit. On attendait de lui de s’expliquer et de nous aider à comprendre ce qu’on ne comprendrait toujours pas : comment une nation aussi cultivée et policée que l’Allemagne a-t-elle pu basculer dans le massacre en masse des plus vulnérables et innocents des hommes ?
Le génocide perpétré contre les Juifs, la décimation des tziganes, la pratique généralisée de l’euthanasie pour sévir contre tout ce qui dérogeait aux normes nazies, les expériences menées sur des êtres humains ont compromis les espoirs qu’on plaçait en les Lumières, quoi qu’on entende par ce terme. Désormais, une régression dans la barbarie est toujours possible et l’on est en droit de la redouter de nations policées et sophistiquées plus sûrement que de nations attardées dans une sérénité pastorale. Désormais, des hommes, parmi les plus convenus, maris attentionnés et pères dévoués, ne se permettant aucune incartade morale dans leur vie privée autant que publique, peuvent cacher des monstres et se révéler des bourreaux. Désormais, on ne sait plus ce qu’il en sera de l’histoire, ne distingue plus entre le bien et le mal, ne se prononce plus sur la valeur artistique d’une œuvre, la valeur cathartique d’un culte ou instructive d’une philosophie. Désormais, l’Occident ne proteste pas contre les excès des petits potentats ou les pratiques des petits sorciers sans sentir une poutre dans son œil. L’Allemagne titre désormais une crise dont l’humanité n’est pas près de se remettre, malgré la rapidité avec laquelle elle s’est relevée économiquement et politiquement de ses ruines.
Plutôt que de s’expliquer, Heidegger s’est mis à incriminer l’oubli de l’être présocratique et à célébrer Hölderlin, comme si cette manière de pratiquer la philosophie le dispensait de se présenter à la barre des accusés et de répondre de son rôle au service de la propagande – philosophique – du nazisme ou comme si, au contraire, elle recouvrait un procès, plus radical encore, des orientations qui avaient convergé dans le nazisme et dont il aurait été une victime davantage qu’un artisan. Son silence heurte, son imperturbabilité révolte. Il ne se départ pas d’une discrétion qu’il s’interdit de brader en interviews ou en cérémonies de repentance. Il résiste ; il s’entête ; il se cloître. Il se barde dans le rôle de héraut d’un poète qui se prenait lui-même pour le héraut de nouveaux dieux. On en rirait s’il n’était considéré, même par ses détracteurs, comme l’un des plus grands penseurs de tous les temps. On comprend à la limite que dans les années 30 du XXe siècle, il se soit emballé pour les promesses de renaissance qu’il décelait dans le nazisme rivalisant avec le marxisme. On ne comprend pas qu’il ne se soit pas intéressé à la shoah ou, pour reprendre Jaspers, qu’il n’ait pas traité du problème de la culpabilité. En revanche, il se posait en gardien de l’être et attendait de connaître la consécration sous la nouvelle ère qu’instaurerait le nouveau dieu. D’une certaine manière, il croyait en ce dernier ; il était le seul, avec toutes sortes de réactionnaires et de clochards en quête d’un maître à penser. Les plus implacables de ses accusateurs décèlent dans la passivité dans l’être qu’il préconise la ruine de toute autonomie, dans son écoute passive de l’être des prédispositions à prêter l’oreille au nazisme. Adorno pousse la critique jusqu’à déclarer : « L’insertion de Heidegger dans l’État hitlérien ne fut pas un acte d’opportunisme, mais la conséquence d’une philosophie qui identifiait l’Être et le Führer » (T. Adorno, « A quoi sert la philosophie ? » dans Modèles critiques, Payot, 1994, p. 16).

