The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE COMBAT DE BOUDERBALA

Un jour, on remarqua une concentration importante de Bouderbalas dans la ville. Pourtant depuis que Mogador s’était laissé investir par les hôteliers qui avaient répandu un peu partout leur mauvais goût, ils l’évitaient. Les ordres s’étaient convertis à leur insu en communautés folkloriques et leurs zaouïas respectives menaçaient de se transformer en musées. L’esprit balnéaire menaçait de pervertir l’âme de la ville où l’on ne s’imprégnait plus autant de la vanité du vent et ne se laissait plus entraîner par le ballet des oiseaux et bercer par la litanie des vagues. Les festivals, de plus en plus nombreux, rivalisaient avec les commémorations soufies traditionnelles. Seul le Resto des Bouderbalas – Essaouira était la seule à abriter une institution de ce genre – attirait, par-ci, par-là, les derviches du Souss.
De jour en jour, le nombre des Bouderbalas ne cessait d’augmenter. On en trouvait partout, dans les zaouïas et les madrasas, les souks et les borjs, sous les portes et dans les scalas. Ils ne se ressemblaient ni par l’allure ni par l’accoutrement. Les uns étaient dépenaillés, les autres augustes. Ils ne conversaient pas plus entre eux qu’ils ne parlaient à l’habitant et toutes les tentatives de leur arracher des confidences, que ce soit en arabe ou en amazigh, échouaient. Ils investissaient la ville, ses bâtisses à l’abandon, les creux dans les rochers, les parcs encore indemnes, les bois environnants. Ils ramassaient les morceaux de pain que la population laissait sur le pas des portes et, contrairement à leurs coutumes, ils prenaient plus de nourriture qu’ils n’en avaient besoin pour le jour. Le Resto des Bouderbalas ne désemplissait pas de jour et de nuit, son propriétaire se sentant obligé de proposer un bol de soupe à chacun. C’était sa mission sur terre, c’était son permis pour le paradis.
On ne s’expliquait pas l’étrange invasion. La ville ne marquait aucun pèlerinage, ni le moussem du Sidi Mogdoul ni celui circulaire des Regragas, et ce n’étaient pas les activités culturelles proposées par Dar Souiri qui les attireraient. On avait remarqué qu’ils ne disparaissaient du jour au lendemain sans être aussitôt remplacés par de nouveaux, plus beaux ou hideux, plus farouches, muets et imperturbables les uns que les autres. Dans la ville, on commençait à s’inquiéter. On ne savait quelle tournure allait prendre ce pèlerinage sans précédent dans l’histoire du Maroc, ce qu’il recouvrait et encore moins ce qu’il annonçait. Le gouverneur ameuta les services de sécurité. Les retraités soupçonnèrent le Conseiller, qui passait communément pour l’impresario suprême de festivals, d’en tramer un nouveau derrière le dos des confréries, des zaouïas… des Souiris, voire qu’il envisageait un grand rassemblement de Bouderbalas pour inscrire le personnage au patrimoine de la toute nouvelle Liste des personnages symboliques de l’UNESCO. Il en était même pour citer une parole tirée du légendaire « Recueil de Bouderbala » qui trônait en exergue sur la demande officielle :
« Même quand il ne quitte pas son non-lieu, Bouderbala se livre à l'errance absolue. Il n'a plus que le ciel au-dessus de la tête et sous ses pieds, le sol menace de se dérober. Il n'a pas d'emploi du temps et autour de lui, l'espace ne s'encombre plus de décors. Il chemine au hasard, sans destination, en arpenteur du jour et de la nuit. Il marque une pause où bon lui semble et quand il en éprouve l’envie. Il ne se souvient pas de quoi hier était fait et ne se soucie pas de ce que demain lui réserve. Bouderbala est une créature de nulle part se perdant dans le dédale d'une conscience exsangue et sereine. Il est l'anti-héros de l'économie de marché puisqu'il n'a pas plus de revenus que de dépenses. Il ne parasite pas pour autant la société puisqu'il se contente de traverser l'humanité, insensible à ses mirages. »
Mais cela ne ressemblait pas au Conseiller qui passait pour un homme intègre, célébré universellement, présentant toutes les qualités y compris celle insigne d’être dénué de tout sens de l’humour. Les soupçons se portèrent aussitôt sur Bouganim qui traînait alors dans la ville en exilé perpétuel, à passer d’un riad à l’autre pour ne pas courir le risque de s’enraciner dans un lit, il était encore le seul à se risquer à faire parler les personnages. Il ne s’intéressait pas tant aux raisons qui les attiraient à Mogador qu’il cherchait à leur soutirer des bribes poétiques, des paroles de sagesse, des maximes de silence pour sa riche collection de paroles de Bouderbala. Sitôt qu’il en recueillait une, il se dépêchait de la publier sur sa page Facebook. Ceux qui le suivaient conclurent que pour s’attacher autant au personnage, lui aussi devait en être un – du moins en caressait-il la vocation.
Un jour, on découvrit que si chaque jour livrait son nouveau contingent de personnages, véritables poèmes de traits, de haillons et de couleurs, sans parler de la riche galerie de leurs animaux de compagnie, singes et serpents, chiens et chats, perroquets et éperviers, hérissons et chèvres, les anciens ne quittaient pas vraiment la baie : ils gagnaient les îles purpuraires, qui à la nage, qui sur un radeau de fortune. Or l’accès de ces îles n’était autorisé qu’aux oiseaux, ceux qui nichaient et ceux qui passaient, sur lesquels régnait le légendaire Faucon d’Eléonore. Toutes sortes de rumeurs se mirent alors à courir les esprits. Les Bouderbalas avaient décidé de se donner un royaume ; ils se rassemblaient sur l’île d’où un bateau, affrété par un riche armateur, devaient les acheminer à La Mecque ; ils se préparaient à livrer un nouvel assaut à l’Andalousie. Ils passaient leur temps à ruminer et à prier, parlaient encore moins qu’à l’accoutumée et se nourrissaient des vivres que les nouveaux venus apportaient avec eux, de même que des caroubes et des herbes qui poussaient sur les lieux.
Les jours passaient, les Bouderbalas continuaient d’investir les îles et aucun bateau ne se présentait. On ne pouvait rien contre cette invasion, ni leur interdire les lieux sous peine de s’attirer les malédictions de tous les marabouts du Maroc qu’ils représentaient ni les en expulser. La police et la gendarmerie ne se risqueraient pas à les éconduire et ce n’étaient les Forces Armées Royales qui allaient les charger. Seul Bouganim qui se posait en leur héraut pouvait encore dévoiler ce qui se passait. Mais lui d’ordinaire si loquace sur le sujet (il mettait Bouderbala et Zarathoustra au même rang !) se dérobait à toutes les questions. Ce fut tout juste s’il consentit à déclarer : « Ils ont reçu une convocation de la Qendisha les pressant de se porter au secours de l’île menacée par les promoteurs balnéaires… »
On connaissait la légendaire mythomanie de Bouganim, de même que son incurable phobie balnéaire. Quand les autorités le cherchèrent pour le charger, au nom de S. M., de négocier avec les Bouderbalas les conditions de leur retrait de l’île, il avait de nouveau disparu de la presqu’île et tous attendirent qu’il se signale dans une nouvelle chronique pour connaître le dénouement de celle-ci…
Photos : Antonio Cavilla, José Tapiro, inconnu, Collection Jamal Toufiq

