The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE WITTGENSTEIN : UNE MYSTIQUE POSITIVISTE

Chez Wittgenstein, dans la première période davantage que dans la seconde, la mystique recouvre ce qu'on ne peut dire après avoir dit ce qui peut se dire et que seule la science autorise à énoncer. Elle ne s’accommode que du silence qui s’impose quand on a fini de débroussailler la pensée, de démêler l'écheveau des considérations et d’examiner les propositions soit en les décomposant en propositions élémentaires (première période), soit en les rangeant dans le « jeu de langage » duquel elles relèvent (deuxième période). Le silence couronne le processus de clarification et d'analyse logiques du Tractatus philosophico-logique et, dans une moindre mesure, le processus de clarification logico-anthropologique des Investigations philosophiques.
Wittgenstein préconise le silence en matière de métaphysique par puritanisme intellectuel, intégrité morale, purisme esthétique. On partage volontiers son vertige ou sa perplexité devant l’embrouillamini métaphysique qui donne leur air somnambulique aux thèses philosophiques, soit parce qu'elles recourent à des notions auxquelles on manque de donner un sens ou de le préciser (Voir. L. Wittgenstein, Tractatus logico-philosophique, 6.53), soit parce qu'on a utilisé improprement une notion, l'arrachant à son jeu de langage pour la glisser dans un autre (Voir L. Wittgenstein, Investigations philosophiques, § 116). La plupart des propositions philosophiques tournent à vide, générant d'autant plus de recherches et de commentaires qu'elles ne disent rien de précis ou que ce qu'elles disent n'engage en rien la vie des hommes ou l’exercice des sciences. Le génie de Wittgenstein a consisté à sortir des sentiers battus, avec une liberté qui le poussait derrière les paravents de la métaphysique, et à entourer ses remarques de l'aura de l'intelligence : "It may be that what gives my thoughts their lustre on these occasions is a light shining on them from behind. That they do not themselves glow" (Wittgenstein, L., Culture and Value, Basil Blackwell, Oxford, 1980, p. 66). Ce silence serait expérimenté comme une sourde réticence à entrer en discussion avec de vulgaires amateurs de la pensée, qui mêleraient et embrouilleraient tout, ne distinguant pas entre ce qui est dicible (logique) et ce qui ne l'est pas (mystique).
En matière de religion, sur laquelle on se rabat volontiers pour traiter les questions du sens (de la vie), le silence recouvre une attitude de dignité – philosophique autant que religieuse – face aux dogmes que comporte toute religion, toujours dogmatique, dans une mesure ou l’autre, au point qu'on n'aurait d'autre choix que de s'incliner : « Religion says: Do this! – Think like that! – but it cannot justify this and once it even tries to, it becomes repellent; because for every reason it offers there is a valid counter-reason. It is, more convincing to say: "Think like this! however strangely it may strike you." Or: "Won't you do this? – however repugnant you find it." » Les remarques de Wittgenstein sur la religion se révèlent autant de mises au point censées trancher les controverses les plus persistantes et nébuleuses. Souvent en une seule phrase, il réussit à poser les questions de telle sorte qu'elles ne laissent plus subsister ces ambiguïtés sur lesquelles les hommes de religion bâtissent leurs constructions théologiques. Comme pour la peur du purgatoire : « Ce n'est pas de l'induction. C'est de la terreur » (L. Wittgenstein, « Leçons sur la croyance religieuse », Leçons et Conversations, Gallimard, 1971, p. 111). La religion n'est pas tant un enseignement qu'une expérience, ici et maintenant, du péché, du désespoir ou/et du salut et ses différentes doctrines sont autant d'explicitations, somme toute ésotériques, de cette expérience vécue dans le contexte d'une religion historique ou l’autre.
Ce grand maître du positivisme était – et restera – à sa manière un ascète sans religion ou le partisan d'une « religion sans doctrine ». Il était animé d’une incontestable quête de l'absolu qu'il savait vouée à l'échec, d'autant plus impérieuse qu'elle cherchait un absolu sans nom. Il ne voulait pas des béquilles – il parlait d'échelle – d'une révélation. Il était là où il était et n'avait pas à se faire violence pour aller ailleurs. Il ne pointait pas de voie, il ne donnait pas de destination, il ne s'assignait pas de vocation. Il pratiquait un tâtonnement logico-grammatical, considérant et reconsidérant la pratique du langage, au seuil du silence, mettant en garde contre l'enlisement dans la religion autant que dans la métaphysique ou même la science qui ne résout pas ses problèmes sans éluder la grande question du sens (de la vie) : « L'homme doit, en se réveillant, s'émerveiller – et c'est peut-être ce que font les gens. La science est une manière de l'envoyer dormir. »
Photo : K. E. Tranoj

