CHRONIQUE DE JERUSALEM : LE CRANEUR DE NIETZSCHE

24 Dec 2017 CHRONIQUE DE JERUSALEM : LE CRANEUR DE NIETZSCHE
Posted by Author Ami Bouganim

 Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.

Aryeh Leibl Weissfisch était le ministre des Affaires étrangères, de la Propagande et de la Provocation des Netourei Karta – les Gardiens des Portes virulemment antisionistes – pendant le demi-siècle qui suivit la création d’Israël. Il n'était ni pour les manifestations, qui se terminaient en échauffourées et en arrestations, ni pour des concessions aux sionistes, mais pour des… des crâneries, des scènes de rue, de mauvais tours. Comme Zarathoustra, dont il se posait en disciple sinon en héritier, il brisait les oreilles de ses auditeurs pour les contraindre à entendre de leurs yeux. Il bouillonnait de colère pour attiser l'étoile qui brillait en lui : « Il faut porter encore en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante » (F. Nietzsche, Le prologue de Zarathoustra 5, Ainsi parlait Zarathoustra, I, Œuvres, vol. II, Robert Laffont, 1993, p. 295). Weissfisch était du genre à lancer aux laïcs :

« Quand vous vous réveillez le matin, vous vous mettez à la lecture des journaux dont vous vous torcherez le derrière, moi, je me réveille le matin, pose une couronne sur ma tête, arme mon bras de cuir, revêt une armure de lin et monte à l'assaut du ciel. »

Le sionisme n'indignait pas Weissfisch, il le faisait rire. Il n'en aimait ni le pathos ni la solennité, il le trouvait caricatural et burlesque. Derrière sa grandiloquence humaniste, il décelait un judaïsme larvaire, vidé de toute substance. Il lui paraissait trop sommaire et étriqué pour régénérer une religion de l'envergure du judaïsme et ne contribuait qu'à le réduire à une vulgaire doctrine politique, convertissant le châle des prières, symbole d'humilité, en drapeau, symbole de vanité. Weissfisch ne le combattait aussi farouchement que parce qu'il voyait en lui la pire menace pesant sur le judaïsme : il ne le ravalait pas, il le dépouillait de ses ressources et de ses trésors. Le sionisme se nourrissait du sentiment du sans-issue que la Shoah avait instillé dans la conscience juive, au prix de son abêtissement autant que de sa galvanisation : « Le dogme sacro-saint selon lequel nous n'aurions pas le choix et sur lequel le sionisme a longuement reposé ne convainc personne. Nous avons bel et bien le choix et nous persistons dans une politique suicidaire. » Weissfisch ne reculait devant rien pour soutirer le judaïsme au sionisme et l'attirer du côté de l'intégrisme. Méa Shéarim – le quartier archi-intégriste le plus outrageusement antisioniste de Jérusalem, où il était né et où il se donnait en représentation – n'allait cesser pendant plus de trente ans d'être le théâtre de véhémentes manifestations sous son commandement. Contre la circulation des voitures dans son périmètre le jour du shabbat, contre les fouilles archéologiques dans les nécropoles juives, contre les interventions pathologiques qui portaient atteinte aux dépouilles. Derrière chaque mobilisation, c'était contre l'Etat impie que protestaient les cohortes des Gardiens des Portes qui ne se soumettaient pas au commandement de Weissfisch sans lui contester… toute autorité.

Pour l’étrange agitateur, Israël bouleversait la condition des Juifs qui n'avaient résisté pendant deux mille ans que pour tomber dans la pire idolâtrie – celle de l'Etat assimilé à un monstre, un Moloch, une incarnation de Satan. Il ne se revendiquait ni des prophètes ni des rabbins mais de… Nietzsche qu’il mettait au même rang que Moïse. Il dénonçait aussi virulemment sa mobilisation par les sionistes pour ruiner le judaïsme que sa mobilisation par les nazis pour l’extirper du monde. Son Zarathoustra mettait en garde contre les mensonges de l’Etat – tout Etat – sur le bien et le mal, l'intérêt public et privé : « Tout en lui est faux ; il mord avec des dents volées, le hargneux. Même ses entrailles sont falsifiées » (F. Nietzsche, « De la nouvelle idole », Ainsi parlait Zarathoustra I, Œuvres, vol. II, p. 320). Il se donne de nouveaux autels, de nouveaux cultes, de nouveaux héros. Il instaure un royaume de singes qui ne chercheraient qu'à s'enrichir et à se distribuer mutuellement les honneurs. Il encourage la course au pouvoir par tous contre tous : « Ils veulent tous s'approcher du trône : c'est leur folie, – comme si le bonheur était sur le trône ! Souvent la boue est sur le trône – et souvent aussi le trône est dans la boue » (F. Nietzsche, « De la nouvelle idole », Ainsi parlait Zarathoustra I, Œuvres, vol. II, p. 321). Rien n'horripilait autant Weissfisch que la sotte vénération de l'Etat ou, pour reprendre un mot de Nietzsche, la Vaterläderei, traduite en français par « patriotardise ». L'Etat était et devait rester une société de services. Dans le meilleur des cas. Weissfisch, lui, n'en attendait rien ; il n'avait besoin de rien. Ni de la police ni des pompiers – il bénéficiait de la protection divine ; ni d'allocations familiales ni de soins médicaux – il recevait la charité divine. Sa souveraineté de citoyen de Dieu lui était plus importante que tout. Il se contentait de peu – de citations de Nietzsche :

 « Satisfaire soi-même autant que possible ses besoins les plus impérieux, fût-ce même d'une façon imparfaite, c'est la façon d'arriver à la liberté et de la personne. […] Il importe peu que tout soit également bien travaillé, également parfait : la fierté reprisera les endroits défectueux » (F. Nietzsche, Humain, trop humain, II, § 318, Œuvres, vol. II, p. 946).

La création d’un Etat juif, un Etat des Juifs ou un Etat pour les Juifs – une aberration en soi ! – annonçait la disparition du peuple dispersé de Dieu. Elle ne le sortait de son exil que pour l'embrigader au service de nul ne savait quelle cause. Dieu ne s'accommodant pas d'un autre culte que celui qu'il réclame, cette création n'était qu'une glorieuse sottise et il n'était plus grand devoir religieux que de la dénoncer :

– Ah ! la grande réalisation ! La belle réalisation ! Vous avez construit des trottoirs pour les prostituées, des prisons pour les criminels et comme vous ne les aviez pas, ni les unes ni les autres, vous avez importé de pauvres hères du Maroc, du Yémen et d'Irak que vous avez envoyés à l'abattage et acculés au crime. Quelle habileté ! Quel succès ! Les trottoirs débordent sur la chaussée, les prisons sont bondées. La liste d'attente ne cesse de s'allonger. Ah ! la grande réalisation ! Vous avez instauré une petite Pologne au Moyen-Orient et transmué la farouche innocence des Orientaux en vanité polonaise.

Weissfisch n’en était qu’aux débuts d’une longue, houleuse, valeureuse et troublante carrière de crâneur qui se posant de plus en plus irrésistiblement en disciple inconditionnel de Rabbi Friedrich Nietzsche.

C’était au milieu du XXe siècle…

Photo : Le quartier de Méa Shéarim, Aharon Zinger.