CHRONIQUE DE MOGADOR : LE GOELAND ET LE CRABE SUR LA FESTINA LENTE SOUIRIE

9 Jan 2018 CHRONIQUE DE MOGADOR : LE GOELAND ET LE CRABE SUR LA FESTINA LENTE SOUIRIE
Posted by Author Ami Bouganim

« Tu n’as rien à craindre, je ne te quitte pas d’un pas, je te raccompagne à l’océan. – C’est à la curée que tu m’escortes ! Je ne me fais pas d’illusions sur tes intentions, tu attends le moment propice pour me crever les yeux et convoquer tes congénères au festin. – Puisque je te dis que je suis là pour te conduire en lieu sûr. – Ce serait bien la première fois qu’un goéland se poserait en protecteur d’un crabe. – Je ne suis pas un goéland du commun. – C’est ce que prétendent tous les goélands jusqu’au moment où ils s’improvisent chapardeurs. Il n’est que de voir dans quel état famélique vous avez réduit les chats auxquels vous disputez les détritus pour deviner les manigances de votre âme pécheresse. – Moi à ta place, je me serais davantage soucié de presser le pas plutôt que du sort des chats. Si je te laisse, ils auront vite fait de te démembrer, que tu sois vénéneux pas. – Je ne suis pas vénéneux ! – Calme toi, vous êtes si nombreux que je ne distingue pas entre ceux qui le sont et ceux qui ne le sont pas. Le crabe chancre, le crabe caillou, le crabe de cocotier, le crabe dormeur, le crabe enragé, le crabe gladiateur, le crabe honteux, le crabe dormeur, le crabe verruqueux. – Je suis un crabe royal. – Si tu le dis, ce n’est pas moi qui vais te contredire. – Contre les chats, j’ai mes pinces, contre les goélands, je suis totalement désarmé. – J’ai des nouvelles pour toi : les goélands ont adhéré à la Charte de la convivencia. – La quoi ?! – Au cas où tu ne le saurais pas, tu es à Mogador qui se pose en havre de convivencia. Les goélands ont signé un accord de non-belligérance avec les chats auxquels on ne dispute plus les détritus, liés les uns et les autres par le sacro-saint principe selon lequel : « Le premier arrivé, le premier servi, et le dernier venu se contente des restes. » Je ne te cache pas que nous sommes toujours divisés concernant les crabes. Leur réputation n’est pas pour les servir. – C’est l’une des réputations les plus scandaleuses dans l’histoire de la calomnie. A l’Antiquité, le crabe passait pour un animal protecteur ; en Asie, certaines espèces, sur la carapace desquelles se profilait un visage humain, passaient pour receler l’âme de guerriers morts au combat. Ce n’est qu’au Moyen Âge que d’obscurs sorciers ont fait de nous le symbole des monstres marins. – Tout cela appartient passé, tu devrais sauver ta carapace plutôt que soigner ta réputation. – Réhabiliter les crabes m’est plus important que sauver ma vie. Je ne me leurre pas sur mon sort, je ne mourrai pas de vieillesse. Les crabes ne connaissent pas cette calamité. Sinon ils se mettraient à délirer, écrire des histoires et publier des chroniques débiles sur Facebook. – Tu m’as pourtant l’air d’avoir un certain âge, tu traînes à peine sur tes huit pattes et pour être franc, tu ne m’as pas l’air particulièrement ragoûtant. – Dois-je comprendre que je ne t’inspire pas d’appétit ?! – Tu es résolument bougon, je ne vais pas passer la journée à te raccompagner. Soit tu te dépêches, soit je t’abandonne à ton sort. – J’avance comme je peux.  – Tu n’arrêtes pas de marcher de côté et de changer de direction, tu risques de te retrouver au marché aux poissons où l’on aura vite fait de te débiter en morceaux. – Je n’y peux rien, je marche en crabe. – Peut-être ferais-je mieux d’aller chercher la Charte de la convivencia pour recueillir une première signature de crabe. – Non !!! »

Le crabe hurla si fort que le goéland ne put s’empêcher de sautiller de part et d’autre :

 « Tu as peur que je te quitte ? – J’ai peur de la convivencia. – Tu ne la confonds pas par hasard avec la vendetta ? – J’ai bien dit convivencia. Depuis que les hommes ont ce mot à la bouche, ils n’arrêtent pas de s’entretuer. Tu adhères vraiment à cela, toi ?! – L’entente entre les religions, les cultures, les arts, les humains, les félins, les vautours, les… démons ! – C’est bon, tu m’as convaincu, j’adhère totalement, intégralement, absolument. Mais de toi à moi, ce n’est qu’un slogan touristique, un vœu pieux, la véritable devise de Mogador n’est pas la convivencia, mais la Festina lente. – La quoi ? – Ce n’est pas avec ta cervelle d’oiseau que tu vas comprendre. La Festina lente est un adage latin qui signifie « Hâte-toi lentement ». C’était la devise de nombreux personnages historiques, tel l’empereur Auguste, et de nombreuses maisons, comme les Médicis. Elle vient d’Aristophane, ni plus ni moins. – Tout cela est intéressant mais que t’autorise à en faire la devise de Mogador. – Le Souiri se hâte si lentement qu’il a horreur d’être bousculé. C’est ce qui attire autant d’expatriés et c’est parce que la ville vit au ralenti qu’elle est régulièrement secouée par ses vents. – Je te savais nécrophage, pas sage. Tu mérites assurément de regagner le large. Je vais mobiliser des amis et nous allons te transporter dans un morceau de haïk, ce sera plus… – Non !!! »

Le goéland tressauta de nouveau. Il se serait attendu à plus de crédulité chez ce satané crustacé. Ils cheminaient déjà depuis un bon moment, cela aurait dû le rassurer :

« Pourquoi ce cri ? – Sitôt que vous êtes en bande, vous oubliez toute convivencia et vous ne pensez qu’à votre gésier. – Dans ce cas, à ce rythme, tu n’es pas près de gagner l’océan. – Je ne peux me hâter plus vite, ce serait sacrilège. De toute façon, je n’arriverai pas à l’océan, aucun crabe qui s’est risqué aussi loin sur la presqu’île n’en est jamais retourné vivant. Tu attends des renforts pour t’acharner contre moi. – Puisque je te dis que je suis un des rares goélands à avoir adhéré à la Charte de la convivencia. – Un des rares, un des plus charitables, un des plus magnanimes. Je connais la rengaine. Ce n’est pas à l’océan que tu m’escortes mais à ma mort. Serait-ce trop te demander que d’exaucer mon dernier vœu. – Un dernier vœu ? – Un sacrement que je n’ai pas réalisé de mon vivant. – Si cela ne réclame pas de moi de violer la Charte de... – Je ne connais pas ta charte, ce sera à toi de décider. – Dis toujours. – Que tu me mettes un papillon entre les pinces. – Un papillon ?! Pourquoi priver le charmant lépidoptère de sa valeureuse et éphémère vie ? Tu n’aurais pas un autre insecte ? – C’est notre religion qui nous le prescrit. Les crabes qui meurent en tenant un papillon entre leurs pinces sont assurés de ressusciter. »

Le goéland se mit à douter de l’état psychique du crabe. Il ne serait risqué de la sorte sur la presqu’île que pour se suicider. L’oiseau ne pouvait se dérober au dernier vœu d’un crabe déprimé :

« Dépêche-toi, je me sens de plus en plus mal, je n’ai presque plus d’eau dans mes branchies. – Où vais-je te trouver un papillon ? Depuis que Mogador a rasé ses parcs, elle n’a plus de papillons et même si j’en trouvais un, je ne le convaincrais jamais de venir poser entre tes pinces. Ce serait contraire à la Charte de la convivencia et tu ne t’attends tout de même pas à ce que je la viole pour te permettre de t’acquitter de tes derniers sacrements. – Dans ce cas, pourrais-tu ameuter Bouganim ? – Le chroniqueur ? – Lui-même. – Que pourrait-il pour toi ? – Il me consacrerait une chronique où il relaterait mes derniers instants. – Et pourquoi le ferait-il ? Il se pique de philosophie, il ne va pas consacrer ses derniers jours à tes derniers instants. – Il saura me comprendre, il se pose en philosophe de la Festina lente. – Il se pose en philosophe de tout et de rien. – C’est le maître de la Semper festina lente qui signifie « Hâte-toi toujours lentement ». De tous les emblèmes qu’on a proposés de cette devise, il privilégie celui de la Renaissance représentant un crabe tenant entre ses pinces un papillon aux ailes ouvertes plutôt que l’ancre et le dauphin d’Alde Manuce, le lièvre et la tortue de La Fontaine et j’en passe. – Tout cela est bien beau, mais pourquoi se déplacerait-il pour tes pédoncules oculaires ? – Dans ce cas, demande à quelqu’un de nous prendre en photo et envoie-la lui pour moi. – Je pourrais même la lui porter mais rien ne garantit qu’elle l’inspirerait. – Tu n’aurais qu’à la mettre sur son Facebook. – Je ne pense pas qu’il se décarcasserait pour toi, il se contentera de te présenter ses condoléances. – Il soignera sa chronique. – On ne soigne rien sur Facebook. – Tu ne le connais pas, c’est un lecteur de Boileau qui écrivait dans son Art poétique :  

« Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.
Polissez-le sans cesse et le repolissez.
Ajoutez quelquefois et souvent effacez. » »

Le crabe se mit à émettre des râles, ses branchies se vidaient :

« Je ne connaîtrai peut-être pas la vie éternelle, mais j’aurai mon oraison funèbre sur Facebook. Adieu, faux ami, mon goût n’est pas si mauvais que cela, je te souhaite bon appétit. On se retrouvera pour célébrer ta convivencia dans la constellation du Cancer. »

Photo : Collection David Bouhadana.