CHRONIQUE DE MOGADOR : LABALUE AU PARADIS

18 Jan 2018 CHRONIQUE DE MOGADOR : LABALUE AU PARADIS
Posted by Author Ami Bouganim

On a vite oublié Georges Lapassade, grand personnage de la période dépressive de Mogador. Surnommé Labalue, pseudonyme de son Bordel Andalou, il incitait ses disciples souiris à se lancer dans la recherche ethnologique et la conservation du patrimoine la ville. Il est né à Arbus, dans le Béarn, sur les Pyrénées, agrégé de philosophie et de lettres. C’était un étudiant éternel qui ne concevait vocation humaine plus prestigieuse que de passer sa vie à étudier et à découvrir. Lacan l’envoya chez Elsa Breuer, elle-même analysée par Freud. Son analyse dura une vingtaine d’années (par intermittence) et il n’en sortit que pour créer le FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire). Maître-assistant de sociologie à Tunis, il découvrit la transe et les rites de possession du Strambali. Expulsé en 1966, il participa à l’embrasement de Mai 68. De 1971 à 1991, il « sema la merde » à Paris VIII. Il habitait alors un petit appartement sur l’île Saint-Louis qu’il quitta en 1992 pour le marais de Saint-Denis où il hébergeait les étudiants illégaux. Il parlait toutes les langues au suc de l’encanaillement intellectuel : l’occitan, l’espagnol, le portugais, l’italien. Le français ne seyait pas vraiment à son personnage.

Depuis qu’il avait découvert Mogador dans les roulottes du Living Theater expulsé, si je ne m’abuse, du festival d’Avignon en 1968, Lapassade y passait régulièrement ses vacances. C’était autre chose que le chahut et la cohue de l’université de Saint-Denis où il tentait de réaliser ses fantasmes pédagogiques. Ici, la riche cuisine marocaine l’arrachait au menu universel et indigeste des restaurants universitaires auxquels il était abonné. Il renonçait volontiers à ses vêtements de clochard achetés au kilo chez Emmaüs – « une très grande marque » – pour se transformer en pâtre du vent. Pendant l’hiver, à Paris, il contestait ; en été, à Essaouira, il commentait le vent, contenait les vagues et animait son interminable séminaire sur les  terrasses des synagogues reconverties en tripots, dans les bâtisses courtières aménagées en maisons d’hôte et dans les zaouïas des différentes confréries, des Gnaouas aux Hmadchas et des Aïssaouas aux Ouled Ahmed Ou Moussa, de même que dans les villages arabes et berbères de l’arrière-pays que desservaient les Regragas dans leur pèlerinage circulaire.

Lapassade s’était rabattu sur Mogador après son expulsion du Brésil, où il s’était intéressé au candomblé et à l’umbanda, et du Québec, où sidéré par le ramollissement de l’esprit québécois, il désespérait tant des universitaires montréalais qu’il ne reculait devant aucun stratagème contestataire pour les sortir de leurs gonds intellectuels. Sur la presqu’île, il découvrit les Gnaouas et ne cessa de les exhorter à se libérer : « Vos séances d’exorcisme, c’est de l’art. Ne vous cachez pas, faites-en un spectacle et le monde entier applaudira. N’en soyez pas accablés, mais honorés. » Il dégageait toute une esthétique de l’aliénation des transes de ces descendants d’esclaves vivant en exorcistes. Il était si heureux dans les nuées d’oiseaux qui se partageaient la presqu’île avec les humains qu’il les imaginait le soulevant un jour pour le livrer en pâture au faucon dans l’île où ils nichaient.

Pendant les trois ou quatre mois qu’il passait à Essaouira, Lapassade animait sa légendaire « université en transe ». Elle se voulait populaire et permanente, ouverte et pluridisciplinaire. Il enseignait l’ethnologie qui chez lui recouvrait l’histoire, la psychanalyse, l’anthropologie, la théologie et l’esthétique au moins. Il sillonnait la ville, de la porte de la Marine à celle de la Prairie, de la porte de Marrakech à celle du Mellah, de la porte des Lions à celle de la Mer, d’une lila à l’autre, d’un tombeau de marabout au suivant. Dès qu’il découvrit les ciseleurs-rémouleurs, il les accompagna dans leur « tournée des couteaux » ; sitôt qu’il amadoua les policiers, il les suivit dans leurs « descentes d’intimidation ». Il assistait à la rentrée solennelle et véhémente des chalutiers¸ leurs sirènes hurlant, escortés par les goélands, les soutes encore chargées de sardines, de thons et d’espadons. Il ne manquait pas la criée au marché aux poissons. Il devançait les brocanteurs sur le marché aux puces pour mieux procéder à une étude – « ethnologique comparative » – des antiquités proposées à la vente. Le soir, il se glissait parmi les cercles d’auditeurs entourant les conteurs. Lapassade était au paradis et il le savait.

A Mogador, Lapassade régressait au stade esthétique de Kierkegaard, sans avoir à s’en ouvrir à ses hôtes ou à s’en expliquer avec des collègues plus inquisiteurs que critiques. Il ne résiliait pas le stade éthique, le vent, les vagues et les oiseaux s’en chargeaient. Pour lui, « l’adolescence permanente » était essentielle à la créativité. L’inachèvement était l’antidote aux pressions sociales à mûrir et à s’encroûter. La maturité n’existait pas, c’était juste un lent et interminable mûrissage tournant, au fur et à mesure des années, à la vieillesse. Ses déclarations, dans lesquelles il mettait une réelle délectation anarchiste, étaient de l’ordre de : « Je me fous de la merde, je la remue. » S’il passait à Saint-Denis, pour un mandarin du bordel intellectuel, à Essaouira, il l’était du vent. Le pied gai, il pratiquait la marche méditative. Son homosexualité, vécue sur le mode d’une déviance, le gardait contre tout embourgeoisement. Il se plaisait à n’être, pour mal citer Jankélévitch et bien citer Brassens, qu’un « je ne sais quoi ».

Heureux comme Socrate à Athènes, son agora s’étendait à toute la ville. De long en large, de-ci, de là, par-ci, par-là, on l’accostait pour prendre de ses nouvelles ou lui poser des questions. Il s’arrêtait aux boutiques-ateliers des artisans, aux boutiques-studios des musiciens, aux boutiques-parloirs des poètes, aux boutiques-commérages des agents immobiliers. Il se recueillait au seuil des mosquées, des madrasas et des galeries. Labalue qui, d’habitude, passait l’hiver à malmener les textes et à déboulonner les sommités intellectuelles de leurs socles ou de leurs chaires universitaires, se laissait amadouer par les hirondelles, les mouettes et les « gazelles ». Il préconisait une recherche participative sur les phénomènes sociaux, les mœurs religieuses, les coutumes tribales. De saison en saison, il exhumait les trésors ethnologiques de la ville et de sa région et augmentait le nombre de ses séminaristes attitrés. Pour les jours creux, il préconisait la création où il décelait un brouillon de salut. Il accueillait toutes les inspirations, instruments, matériaux et gestes. L’art étant l’activité la plus noble, rien n’est mieux désigné que lui pour créer du sens. Il n’avait pas besoin de plus. Si les transes de La Sorbonne avaient lamentablement échoué, il lui restait les transes artistiques. Sous son impulsion et celle de deux ou trois galeristes, Essaouira se transformait en un vaste atelier où l’on se livrait à toutes les prospections artistiques, des plus naïves aux plus surréalistes, et comme ils n’avaient pas connu la grandeur juive de la ville ou la considéraient comme une vulgaire parenthèse, ils accentuaient ses racines noires et berbères. On se mit à colorier sa vie de cauchemars pour mieux exorciser ses démons. Quand Labalue mourut en 2008, on ne le regretta nulle part autant qu’à Mogador où les Gnaouas prirent son deuil et convièrent sa ville à la dissipation de son âme dans le vent…

Photo : Le musée ethnographique des traditions populaires d’Essaouira, Collection David Bouhadana.