DANS LE SILLAGE DE CAMUS : L’INTENSITÉ DE VIVRE

23 Jan 2018 DANS LE SILLAGE DE CAMUS : L’INTENSITÉ DE VIVRE
Posted by Author Ami Bouganim

Albert Camus était prisonnier des débats qui secouaient son époque. De chacune des phrases de ses carnets on peut tirer un sujet de dissertation. On trouve le pour et le contre. C’est dire la richesse de ses considérations. Ce ne serait pas l’Académie ; ce serait le Lycée. C’est peut-être ce qui fait son succès et place son œuvre au-dessus ou à côté de la philosophie. Vivre serait un devoir et le drame de l’homme serait qu’il ne sait en quoi il consiste au juste et comment le remplir. C’est une pensée où les dissertations se chargent d’aphorismes plus ou moins heureux qui engagent à des dissertations.

On ne renie pas Dieu parce qu'il ne donne pas signe de vie, mais parce qu'il ne sévit pas contre le mal. Voire, on ne le renie pas autant qu’on se révolte contre lui au point que derrière toute révolte métaphysique sourd celle originelle contre le Dieu qui ne se montre pas à la hauteur des attentes de l’homme. L’arbitraire de ce dernier se révèle alors à la démesure de celui de Dieu, son mal à la démesure de celui de Dieu. Camus ne bascule pas pour autant dans le nihilisme, retenu par son humanisme et son moralisme. La trame qu’il propose de la vie se noue autour de notions tels le remords, la culpabilité, le repentir (avec une étrange absence de la responsabilité). En cela il reste irrémédiablement tributaire du besoin chrétien d’absolution. Son « péché cardinal » réside peut-être dans sa persistance à considérer la vie en chrétien alors qu’il la menait en païen. Il ne s’entend pas pour autant à l’âme, il n’en veut pas. Elle a été inventée pour garantir un au-delà à la mort. Or c’est d’assumer sa mort qu’il est question : le corps « est une vérité qui doit pourrir et qui revêt par là une amertume et une noblesse » qu’on n’ose pas regarder en face (voir A. Camus, « Le Désert », Noces suivi de L’Eté, Gallimard, 1959, p. 39). Camus, qui ne se berce d’aucune autre éternité que de celle qui lui survivra, était trop tributaire de la trame chrétienne de la pensée pour pousser sa veine païenne dans ses retranchements.

Camus persiste à chercher une logique dans un univers que continue d’encombrer la dépouille de Dieu. Il la cherche dans les arguments philosophiques et théologiques, dans la réalité, dans la vision qu’il se fait du destin de l'homme. Partout, il ne décèle qu'absurde et ses considérations se présentent comme autant de procès de la philosophie. Peut-être aussi des leurres de l'intelligence et des vaines promesses de la politique. Pris entre Nietzsche dont il ne savait comment se dépêtrer et Sartre dont il ne savait que penser, il cherchait sa voie – il la trouva ou ne la trouva pas dans l’absurde : « Un homme », reconnaît-il, « est la proie de ses vérités » (A. Camus, Le Mythe de Sisyphe, Gallimard, 1951, p. 50). Quand cette vérité est absurde, qu'elle postule l'absurde, elle n'est rien moins qu'absurde – illogique sinon puérile. Camus s'entête tant dans l'absurde, tentant d'en dégager on ne sait quel sur-sens dans un noble sursaut de l'absurde, que l'on ne retient pas grand-chose de ses considérations sinon de lumineuses éclaircies poétiques et de brillantes et précoces percées politiques hors du nihilisme et du totalitarisme.

Seule la révolte permettrait de mettre en commun les désarrois individuels et recouvrerait une tentative de sortir de l'absurde, de la solitude, du non-sens. Elle incite à la mobilisation : « Je me révolte, donc nous sommes » (A. Camus, L'Homme révolté, Gallimard, Folio, 1951, p. 38). Camus insiste néanmoins sur l'échec qui guette la révolte dans un univers qui reste hanté par Dieu. D'un côté, on l’a tué ; de l'autre, on persiste à instaurer un royaume sur lequel il ne trônerait pas : « Il faut alors bâtir le seul royaume qui s'oppose à celui de la grâce, celui de la justice, et réunir enfin la communauté humaine sur les débris de la communauté divine. Tuer Dieu et bâtir une Eglise, c'est le mouvement constant et contradictoire de la révolte. La liberté absolue devient enfin une prison de devoirs absolus, une ascèse collective, une histoire pour finir » (A. Camus, L'Homme révolté, p. 134). C’est dans l’abîme de l’absurde que l’homme est acculé à son humanité et celle-ci s’interroge comme liberté.

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On ne sait pas toujours où Camus veut en venir, peut-être parce qu'il pose l'absurde comme l'aporie des apories et la révolte comme l'interrogation des interrogations. C'était sûrement un brillant penseur pour établir le procès-verbal de l'absurde, du moins son style est-il celui d'un procès-verbal, dans L'Homme révolté autant que dans Le Mythe de Sisyphe. On en tirerait le besoin de vivre intensément, d’écrire intensément, d’aimer intensément… d’assumer sa présence le plus intensément possible. Camus préconise de vivre dans tous les sens, de tous ses sens, pour tous les sens et il n’a rien plus en horreur que de « vivre par cœur » (A. Camus, Carnets III, p. 193). Son absurde s’inscrit dans la perspective de devoir renoncer un jour à cette intensité. On oublie souvent qu’il était malade et que la proximité de la mort donne son inclinaison particulière à son impatience de vivre.

Camus n’a ni raison ni tort ; il n’est ni magistral ni pertinent, ni superficiel ni profond. Il drague l’absurde plutôt qu’il ne se mesure à lui en tentant de le percer, que ce soit en creusant une trouée vers l’abîme ou en érigeant une échelle au ciel. Son Homme révolté est une manducation des œuvres de révolte davantage que leur rumination. On ne sait pas plus ce qu’est l’absurde qu’il ne le savait lui-même (comment le saurait-il ?!). Il sait seulement qu’il est épris de la beauté, à laquelle il manque de donner un mythe – méditerranéen ? – qui en extrairait le sens ou le non-sens. Ses distinctions ne convainquent pas toujours et restent souvent sans portée. Camus se sera contenté de s’éveiller à l’absurde, il ne nous aura conté ni ses rêves ni ses cauchemars, encore moins ses parcours. Il misait sur la liberté et ce mot résonne tant comme une incantation que ce sont du coup toutes ses considérations qui présentent un accent incantatoire. Même Sisyphe avait besoin de ruminer sa pensée de l’absurde.

C’est sa large érudition, se documentant aux Grecs et aux Latins, à la Bible et à Simone Weil, qui donne sa stature à Camus. C’est elle aussi qui le soutient face à l’inquisition de Sartre et de ses disciples. C’est un caractère, il ne se résout pas. C’est un anarchiste qui se fait violence pour ne pas clamer son anarchie. On l’aurait traîné devant le tribunal des journaux. On lui aurait reproché son amour de la… mère. Il était d’Alger ou d’Oran et il a reçu sa consécration à Paris où l’on ne s’entend qu’à l’humanisme retors de l’intelligence. Il le dit en des termes on ne peut plus éloquents : « Il y a en moi une anarchie, un désordre affreux. Créer me coûte mille morts, car il s’agit d’un ordre et que tout mon être se refuse à l’ordre. Mais sans lui je mourrais éparpillé » (A. Camus, Carnets II, Janvier 1942 – Mars 1951, Gallimard, 1964, p. 303). Pourtant, sa pensée me semble, je ne sais trop pourquoi, terminale. Soit parce qu’elle n’a pas mûri, soit parce qu’elle ne s’est pas donnée de méthode ou ne propose pas de recours. Camus n’a cessé de disserter et comme il n’était ni tenté par les concepts ni dupe d’eux, qu’en se rangeant du côté de l’absurde il ne s’autorisait qu’une grande geste existentialiste en guise de « philosophie », il a excellé dans la littérature. Noces est le manifeste d’une vibrante puérilité adolescente, hachuré, comme écrit derrière des persiennes. Une certaine probité dans la pensée, un certain bonheur dans l’être. Se secouant de tout espoir, création de l’esprit pour perpétuer l’esprit, dans le but de réhabiliter le présent où se démène le corps. Les récits de Camus restent le meilleur de son œuvre. On est irrésistiblement porté vers eux et par eux, poussé souvent par la curiosité savante de découvrir des œuvres désormais classiques et de se dire camusien sans trop savoir ce que cela recouvre.

Parce qu’il souhaitait vivre autant que possible sa pensée, Camus a intensément vécu et ardemment pensé. En définitive, on ne saurait pas plus dire ce qu’il dit sur la liberté que sur la justice, sur l’amour que sur… l’absurde : « Cerné par le vent, moissonné par le vent, et cependant créateur, tel est l’homme à travers les siècles, et fier de vivre un seul instant » (A. Camus, Carnets III, p. 277). Le suicide, qui lui tenait lieu d’épouvantail, se propose comme dénouement du sentiment de l’absurde qui se laisse paradoxalement vernir par la beauté, les arts et la nature…