The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE D’ARENDT : LE PARIA, LE PARVENU ET L’ETRANGER

En Allemagne, avec la montée des nazis, Arendt expérimente cette émigration intérieure qui était le lot des juifs. Ils se retiraient de l’espace public pour se replier sur la vie intérieure – pour « s’établir à demeure dans l’asile de sa propre intériorité » (H. Arendt, « De l’humanité dans de “ sombres temps ” », Vies politiques, Gallimard, 1974, p. 33). En France, elle découvre la condition de paria réservé sinon destiné au juif. Le paria est l’incarnation d’une l’humanité dépouillée de toute caractérisation nationale, religieuse, voire culturelle. Sans sens commun pour s’accorder aux autres, sans disposition pour la beauté pour partager le goût ambiant. Le juif s’est émancipé de sa tradition historique et se garde d’adhérer pleinement à une tradition nationale. Il est volontiers opportuniste, plus soucieux de préserver sa condition de paria que de basculer dans un combat qui risque de dégénérer et de se retourner contre lui. Il est à la fois du monde et hors du monde, en deçà et au-delà des hommes, à l’instar d’un Heine : « Cette lucide existence de paria – le paria heureux, découvrant les joies et les merveilles du monde parce qu’il n’est pas le captif d’une société corrompue et abrutie – a été le terreau des grands talents » (H. Arendt, Correspondance avec Blumenfeld, p. 309). Les parias sont heureux de survivre aux humiliations et aux persécutions. Ils trouvent sens à ce combat indéterminé, contre ils ne savent qui ni quoi, et une vocation dans leur clandestinité et leur résistance. Arendt décèle du charme, de même qu’une intense intimité, dans cette condition. Elle les attribue « au fait que les parias de ce monde jouissent du grand privilège d’être déchargés du souci du monde » (H. Arendt, « De l’humanité dans de sombres temps », Vies politiques, p. 23). Elle incline à désigner cette décharge de responsabilité comme une acosmie à laquelle elle soupçonne néanmoins une tentation pour l’irresponsabilité...
Arendt fait l'apologie de l'émancipation. Le juif moderne est un émancipé, pour le meilleur et pour le pire, et c'est cette émancipation qui aiguise son sens critique et le pousse à toutes les audaces : « Il y a toujours eu des juifs qui n’estimaient pas utile de troquer leur attitude humaine et leur vue naturellement pénétrante de la réalité contre l’étroitesse de l’esprit de caste ou l’irréalité des transactions financières » (H. Arendt, « Nous autres réfugiés », dans La Tradition cachée, Christian Bourgeois, 1987, p. 75). Elle prend soin de souligner que cette émancipation peut dégénérer en ostentation et en exhibitionnisme, en l'occurrence sitôt que l’on passe de la condition de paria à celle de parvenu : « Le peuple juif demeura une nation de parias et continua de produire des parvenus » (H. Arendt, « Les Juifs d’Exception » dans La Tradition cachée, p. 158). Entre le paria qui confère au juif ses meilleures qualités et le parvenu qui lui donne ses plus graves défauts, de l’imbécillité à l’avarice, Arendt choisit d’assumer pleinement la condition du premier. En pleine connaissance de cause, fascinée par ses vertus, sans se leurrer sur les risques qu’elle comporte. Cette condition plus malaisée que conséquente préserverait de tout esprit sectaire, y compris celui qui guette le judaïsme. Arendt a été une Fille de l’Emancipation qui trouvait son intelligence à se libérer autant que possible de tout préjugé. De Henriette Herz, elle disait : « Son détachement devient un talent insensé pour tout » (H. Arendt, « Aux origines de l’assimilation », dans La Tradition cachée, p. 43).
Après la Deuxième Guerre mondiale, Arendt ne tenait plus à s’attarder à la question juive, mais elle ne pouvait s’y dérober. Elle était de ces juives exsangues qui auraient volontiers tourné la page de leur judaïsme si on le leur avait permis. Elle ne pouvait pas plus retourner au judaïsme qu’à toute autre tradition culturelle. Elle aurait volontiers endossé la déclaration de Kafka qui disait : « Mon peuple, à supposer que j’en ai un... » et vu, comme lui, dans la question juive une « source d’inspiration ». Elle voulait bien lâcher la question juive, la question juive ne la lâchait pas, précisément parce qu’elle était allemande en ce terrible siècle où l’on ne pouvait être juif allemand. Elle ne pouvait pas même se prétendre européenne, à l’instar des autres juifs émancipés, puisqu’elle avait choisi de devenir et de rester américaine.
Contrairement aux accusations portées contre elle, Arendt n’était pas antisioniste. Elle légitimait l’existence de l’État d’Israël, elle se montrait critique sur sa rhétorique, elle taisait ses craintes. Le sionisme découlait de la condition impossible à laquelle l’antisémitisme acculait le juif en Europe. C’était, pour reprendre Blumenfeld qui disait de lui-même qu’il était « sioniste par la grâce de Goethe », le « cadeau de l’Europe aux juifs ». Blumenfeld était partisan d’une « assimilation productive » ou se bornait à la constater. Si Hermann Cohen se plaisait à présenter, avec le prophète Michée, les juifs comme « une rosée pour les nations », Blumenfeld se risquait à déclarer, peut-être par dérision : « Les Juifs sont une sorte de prêle au milieu des peuples » (H. Arendt, Correspondance avec Blumenfeld, p. 154).
Le 7 février 1950, Arendt revoit Heidegger, qui avait été son amant, à Fribourg. Le lendemain, dans une conversation avec l’épouse du philosophe nazi, celle-ci compare les femmes juives aux femmes allemandes. Arendt rétorque : « Je ne me suis jamais sentie une femme allemande, et il y a bien longtemps que j’ai cessé de me sentir une femme juive. Je me sens telle que je suis tout bonnement, à savoir celle qui vient d’ailleurs » (H. Arendt, Lettre du 9 février 1950, Correspondance avec Blumenfeld, p. 78).
Arendt n’était ni juive ni allemande ; elle était juive et allemande. Elle portait l’exil en elle, qu’elle ne pouvait déserter et auquel elle s’accrochait.

