The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE JERUSALEM : UNE SACREE DISONNANCE

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
La Cité synagogale de Jérusalem était si monumentale qu'elle ne rivalisait qu'avec la grande mosquée océane de Casablanca et le Vatican à Rome. On ne pouvait rester insensible aux ressources investies dans ses lignes architecturales, son aménagement intérieur, les matériaux naturels et digitaux, les jardins soigneusement étudiés entre les différentes ailes, les ponts suspendus, les ascenseurs aériens et le réseau des cours et des jets d'eau. Le mobilier était des meilleurs alliages que l'on puisse concevoir entre matériaux naturels, synthétiques et numériques. Les arches étaient tour à tour visibles et invisibles, toutes les salles, à l'exception de la principale, étaient polyvalentes et servaient d'auditoriums pour les cours destinés au grand public, de salles d'études traditionnelles, de salles de réception, de galeries d'exposition grâce à une programmation qui ne réclamait pas plus de quelques paramètres. C'était si bien agencé qu'on s'imprégnait de l’ingéniosité de Dieu.
Pourtant ce complexe, l’une des plus grandes merveilles techno-architecturales au monde, présentait une irréductible dissonance. On ne savait laquelle. C'était fastueux et sobre à la fois, harmonieux et déhanché, angélique et démoniaque, solennel et vulgaire. On n'arrêtait pas de procéder à des retouches pour tenter de réduire la dissonance sinon la faire disparaître. On avait beau restaurer une aile ou l'autre, retirer ou ajouter une esplanade, réduire ou augmenter le rayon d'un dôme, la cité conservait sa dissonance. Les consultants internationaux, parmi les plus réputés au monde, se relayaient, les plus grands architectes, les maîtres du design, les artistes, les artisans, les numérologues, rien n'atténuait la dissonance qui semblait se déplacer.
On loua les services d'un cabinet mixte d'architectes et de programmateurs qui mit au point un algorithme esthétique censé déceler les petites disharmonies qui faisaient la Grande Dissonance et proposer des solutions appropriées. On procéda à toutes sortes de simulations et poussa le souci de remédiation jusqu'à imprimer une centaine de maquettes de la synagogue (toutes conservées dans l’un des musées de la Cité synagogale). En vain. On réunit un synode de rabbins parmi les plus orthodoxes et comme ils étaient dans la dissonance existentielle, marque de rectitude, considérée comme une condition à la foi authentique en un Dieu paradoxal, ils ne virent aucune dissonance dans le bâtiment. Ils recommandèrent de changer les parchemins dans les mezuzot sur les chambranles des portes, de faire examiner par une cohorte de copistes les centaines de Rouleaux de la Loi rangés dans les arches saintes des oratoires secondaires autant que de la salle principale, de ravaler les calligraphies sur les murs extérieurs et intérieurs. Ils recommandèrent encore une cérémonie kabbalistique pour purger les lieux de toute nuisance, impureté et perturbation. Malheureusement, depuis le Grand Dessillement, qui avait suivi la Nouvelle Brisure des Vases, les kabbalistes se faisaient si rares, remplacés par les kabbalistes-chercheurs, les kabbalistes-poètes et les kabbalistes-thérapeutes, que l'on ne réussit pas à réunir le quorum des dix kabbalistes-occultes requis pour la tenue de la cérémonie.
On se résigna à louer une agence de détectives, spécialisée dans la lutte anti-terroriste, la traque antivirale sur les réseaux sociaux et le dépistage des chevaux troyens dans les commandes électroniques et les messageries. Les plus artisanaux des détectives s'intéressèrent aux donateurs de la synagogue. Elle portait le nom d'un oligarque russe qui avait accompli plusieurs exits successifs totalisant un gain de plusieurs centaines de milliards de dollars. C'était grâce à lui qu’on avait racheté l'hôtel et les locaux des anciennes Institutions nationales et avait financé la conversion de l'ancienne Grande Synagogue (en photo) en Cité synagogale davantage tournée vers l'avenir qu’enracinée dans le passé. Il l'avait voulue à la pointe dans tous les domaines, avait supervisé lui-même les travaux et sitôt qu'ils se terminèrent, il se retira sur l'un des sièges de la grande salle, ni devant ni derrière, parmi les fidèles du commun, se dérobant à tous les honneurs. Il ne manquait aucun des trois services quotidiens et aucun des cours magistraux et jusqu'à son dernier jour, il se garda d'intervenir dans la gestion courante du complexe synagogal. Il avait poussé la piété jusqu'à constituer une Fondation dont les revenus iraient à l'entretien courant et aux travaux de rénovation. Bientôt toute la rangée était occupée par ses enfants et petits-enfants et on le donnait en modèle de bienfaiteur qui n'avait rien épargné pour « accroitre la Torah ». Quand il mourut, la direction de la Cité synagogale décida, de concert avec ses descendants, de protéger sa place d'une cloche en verre, ne s'engageant solennellement à la retirer que le jour de la venue du Messie.
Or, les détectives firent une découverte de taille. L'oligarque avait été rabbin avant de se lancer dans l'ingénierie numérique. Ce détail dans sa biographie n'était pas connu. Il n'avait jamais fait valoir sa qualité de rabbin pour prononcer une homélie ni même émettre un commentaire. Il était resté très discret et n'avait jamais laissé soupçonner son érudition rabbinique. On découvrit même qu'il avait été rabbin de la grande synagogue de Moscou. Ses proches ne souhaitaient pas parler de son passé et interdisaient toute notice biographique du donateur. On n'avait pas besoin de savoir qui il avait été, dans deux ou trois décennies nul ne chercherait à savoir, et ils n'excluaient pas qu'une fois la Fondation tarie ne se présente un nouveau donateur qui réclamerait que l'on donne son nom à la Cité synagogale. On n'en chargea pas moins les détectives de se rendre à Moscou et d'enquêter sur le passé de l'oligarque. Personne ne se souvenait de lui et son nom ne paraissait nulle part ni dans les registres ni dans les mémoires digitales de la synagogue. On se souvint néanmoins d'un vieux bedeau qui tenait vaillamment dans une maison de retraite. Il avait toute sa tête, il se souvenait de lui, il n'avait servi de rabbin de la synagogue que pendant une courte période : « C'était un homme d'une grande douceur, cultivé et serviable, nul n'aurait soupçonné que… » Il se retint, comme si un lourd interdit pesait sur de ce qu’il savait. Les détectives avaient beau le presser de questions, il restait dans le vague : « Je ne peux dire plus, nous avons tous prêté serment de ne jamais en parler. – Un demi-siècle est passé, le nouveau tsar est bienveillant à l'égard des juifs, la direction de la synagogue a changé…– On a été injuste avec lui, il ne méritait pas le traitement qu'on lui a réservé, c'était un bon père et un bon mari… »
Les détectives en étaient à soupçonner que le rabbin, de rite orthodoxe, avait commis les pires crimes qui pussent se concevoir à l'époque dans ce milieu. Il avait dû se compromettre avec les rabbins libéraux, bâcler la conversion de compagnes d'oligarques juifs, détourné des fonds de charité. Mais le bedeau gardait un prudent silence. Il se contentait de se récrier et de protester. Il ne détournait pas un centime, c'était le plus honnête des hommes. Il ne bâclait pas les conversions, il n'était pas encore habilité à en conclure. Il n'aurait frayé pour rien au monde avec les libéraux qui passaient pour des hérétiques pires que les chrétiens qu'ils soient catholiques, orthodoxes ou protestants. Le vieil homme résistait à toutes les avances et pressions des détectives. Ce n'était pas qu'il ne voulait pas parler, il n’était pas autorisé à le faire. Pourtant, le rabbin ne pouvait avoir commis pire malversation que ceux qu'il lui déniait. Finalement, il commenta : « Il a commis un crime métaphysique. » Les détectives n'étaient pas russes et n'avaient pas de patience pour le sentimentalisme provoslave des russes. Ils ne voyaient quel crime pouvait être métaphysiquement plus grave que la mécréance, l'apostasie ou la collaboration avec les libéraux, d'autant que le terme métaphysique était de plus en plus ésotérique et ne disait plus grand-chose. Quand ils revinrent le lendemain pour voir si la nuit avait porté conseil au bedeau, il leur tendit une vieille clé USB qui n'était plus en usage : « C'est la copie de l'enregistrement de la caméra de surveillance qui était installée dans son bureau, le rabbin n'était pas au courant. »
Les détectives cherchèrent un vieil ordinateur dans tout Moscou et quand ils visionnèrent la clé, ils comprirent que la dissonance de la Cité synagogale était irrémédiable parce qu’elle s’inscrivait dans la phénoménologie disséminatoire de la religion et de la prière…
Photo : La Grande Synagogue, rue Kéren Hayessod.

