The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE VOL DE LA CLÉ QUI OUVRAIT LE TOMBEAU DE LA RÉSURRECTION

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
La police s’émut d’autant moins que l’on ne déplorait ni victime ni vol : une vulgaire intrusion dans une bâtisse de la vieille ville, sans dommage apparent. La nuit avait été particulièrement mouvementée. Il n’était pas encore 2h qu’on déplorait déjà le meurtre d’un vieil homme suivi du suicide de son fils qui avait voulu lui épargner les affres de la vieillesse ; un incendie dans une bâtisse dont il avait fallu évacuer les habitants ; la mort par « baiser de Dieu » d’un Décisionnaire émérite connu pour son intransigeance dont les obsèques, attirant des dizaines de milliers de personnes, réclamerait la mobilisation du service d’ordre mortuaire de la ville ; la mort par inanition d’un clochard échoué en pèlerin épave dans cette ville qui se posait en débarcadère du ciel ; des tags sur un sanctuaire dont on ne savait s’il servait de mosquée, d’église ou de synagogue. Ce n’était donc pas une vulgaire intrusion qui réclamait l’envoi d’une brigade de police. Le plaignant, visiblement bouleversé, en était à hurler au téléphone :
« On a volé la clé ! C’est un sacrilège ! Ce sera une catastrophe.
– Quelle clé ?! demanda la policière postée au standard.
– La clé du tombeau !
– Quel tombeau ?!
– Le tombeau du Christ.
– Quel Christ ?
– Vous en connaissez plusieurs, vous ?! »
C’était toutes les nuits qu’on en internait ou en raccompagnait à l’aéroport. Malgré l’ouverture du « Centre universel du diagnostic et du traitement du syndrome de Jérusalem », connu comme le Centre du Syndrome, les victimes étaient si nombreuses qu’elles dépassaient sa capacité d’accueil. De longues procédures avaient précédé sa création souhaitée par un riche hiérosolymitain qui avait légué tout son bien à cette cause, sans qu’on ne sache si c’était pour combattre le syndrome ou l’encourager, s’il avait tous ses esprits quand il dicta son testament ou s’il était dans une illumination provoquée par le syndrome en question. La standardiste décida de mettre son interlocuteur en attente et de déclencher le téléphone bleu qui la reliait au Centre du Syndrome. Elle tomba sur le docteur Saul Strauss qui était au tout début d’une longue carrière qui devait faire de lui une sommité mondiale du syndrome de Jérusalem. La conversation passa de l’hébreu à l’arabe et trois minutes plus tard, le médecin donna des signes de… panique :
« Envoyez vite des policiers sur les lieux, c’est plus grave que vous ne le pensez.
– Pour une clé ?!
– Envoyez, vous dis-je, une escadre.
– C’est en vieille ville et vous n’êtes pas sans savoir qu’elle est interdite d’accès aux véhicules.
– Vous avez toujours des chevaux à la porte de Sichem, on doit retrouver cette clé au plus vite, sinon c’est la catastrophe, envoyez-moi une moto pour me prendre. »
Deux cavaliers de la police montée de Jérusalem arrivèrent sur les lieux au moment où le motard déposait Strauss. Dans la riche demeure, tout était sens dessus dessous. Ce n’étaient pas les voleurs qui avaient tout retourné, mais les propriétaires pour tenter de retrouver la précieuse clé. C’était la maison des Husseini, « Dépositaires et Détenteurs de la Clé » depuis 1192, peu après la reprise de la ville aux croisés (1187). Ces notables de Jérusalem n’avaient consenti à conserver la clé longue de 30 cm qu’à condition de maintenir les Nusseiba, chargés d’ouvrir et de fermer les portes depuis le deuxième khalife, Omar ben el Hattab vainqueur des Byzantins en 638, pour ne pas être rétrogradés au rôle de vulgaires concierges des chrétiens.
Depuis près de neuf siècles, le représentant des Husseini se présentait le matin aux portes du sanctuaire, confiait la clé au représentant des Nusseiba, frappait à la porte, signifiant de la sorte aux moines qui passaient la nuit à l’intérieur de tendre par une trappe dans le ventail la petite échelle qu’il calait contre la porte et laissait au représentant des Nusseiba le soin de tourner la clé dans les deux serrures. Les moines remontaient l’échelle, Husseini récupérait la clé et l’on assistait à l’ouverture, somme toute solennelle, des deux battants de la lourde porte en chêne conçue pour résister aux… béliers moyenâgeux. Les deux hommes procédaient à ce cérémonial peu avant 4h et de nouveau, en sens inverse, à 19h en hiver et 21h en été. Il était hors de question que les Nusseiba conservent la clé ou que les Husseini la glissent dans les serrures. Les deux lignées s’acquittaient de cette tâche pour rien, parce qu’ils en avaient été investis par de grands maîtres et conquérants de l’Islam, pour dissuader les potentats locaux, passagers et éphémères, d’extorquer les pèlerins ou, qu’à Dieu ne garde, de prélever des frais d’entrée et pour l’insigne honneur d’être en garde des portes du tombeau du Christ. Le Détenteur de la Clé et le Tourneur de la Clé passaient une partie de la matinée dans le vestibule de l’église pour rétablir l’ordre sitôt qu’un esclandre se déclarait entre les représentants des différents cultes chrétiens. Eux-mêmes évitaient de se croiser pour ne pas se chamailler puisqu’ils ne se cachaient pas leur mépris mutuel. Les uns n’étaient que des porte-clés, les autres que des portiers. Les musulmans nommaient le sanctuaire al-Qiyame – église de la Résurrection – et les plus malveillants Alqumâme – le dépotoir. Les communautés chrétiennes étaient si divisées qu’elles préféraient s’en remettre aux musulmans plutôt que de confier les clés à l’une d’elles.
Les policiers, le médecin et le Détenteur de la Clé décidèrent de se rendre au sanctuaire. Sitôt sur le parvis du Saint-Sépulcre, ce dernier fut accueilli à grands cris par le Tourneur qui lui reprochait son retard. Quand il apprit que la clé avait disparu, il se mit à tourner autour de lui-même en quête d’une solution, plus désespéré qu’…ingénieux. Il ne pouvait communiquer avec les moines à l’intérieur qui n’avaient pas de téléphones pour leur demander leurs instructions. Ils marquaient du reste leur impatience en tambourinant sur la lourde porte. Sur la place, les pèlerins piétinaient d’impatience. Certains avaient leurs bagages avec eux et ne résistaient à leur long vol que soutenus par l’imminence de leur recueillement sur le tombeau du Christ. Leur nombre ne cessait d’augmenter et l’on pouvait légitimement craindre que dans l’empressement sacré, le rassemblement ne tourne au drame. Ils ne saisissaient pas pourquoi les portes ne s’ouvraient pas, étaient intrigués par la présence des deux policiers sur leurs chevaux et ne comprenaient mot à la dispute entre les deux gardiens. Ces derniers se chamaillaient comme ils ne l’avaient jamais fait pendant tous ces siècles où ils avaient été en charge de l’ouverture des portes. Etrangement accordés au bout de deux mille ans de discordes, les moines intensifiaient leurs tambourinements.
Les pèlerins affluaient sans cesse plus nombreux. On déplorait de premiers évanouissements et la rumeur faisait état d’un mort. Les policiers ne comprenaient toujours pas pourquoi ils ne forceraient pas les portes à l’aide d’un vulgaire tournevis. Les serrures remontaient à des siècles et elles céderaient sous une légère pression. Ils n’avaient pas même besoin d’un serrurier patenté et encore moins du l’intervention des forces spéciales chargées de la protection des lieux saints. Ils comprenaient le caractère reliquaire de la clé en question, ils ne démordaient pas de leur intention de faire sauter les serrures pour éviter une bousculade qui risquait de tourner au carnage :
« Vous ne réalisez pas la gravité de la situation, décréta Strauss, on ne peut pas plus changer la serrure qu’une lampe sans convoquer auparavant un concile avec la participation des représentants de toutes les obédiences chrétiennes qui se partagent l’entretien des lieux depuis près de deux mille ans, on ne peut déplacer un siège ou une échelle. »
Les policiers ne cherchaient plus à comprendre :
« Dans ce cas, les lieux resteront clos jusqu’à ce qu’on retrouve la clé.
– Ce serait un tollé universel de protestations, on s’aliènerait deux milliards de chrétiens à travers le monde. Ce serait assurément une raison de lancer une nouvelle croisade pour sauver les lieux saints. »
Désespéré, le médecin tentait d’avoir son contact au bureau du Premier ministre qui serait encore le seul à ameuter sur les lieux les patriarches et évêques des différentes églises pour tenter de trouver une solution :
« Ils seraient les seuls à débrouiller cette situation inédite dans l’histoire de Jérusalem. »
La situation menaçait de dégénérer à tout instant quand on vit la foule se fendre pour livrer passage à un jeune homme, beau et ténébreux, les cheveux longs, cerclés d’une couronne d’épines, vêtu d’une tunique de bure, chaussé de sandales bibliques et ployant sous une lourde croix dont le bout raclait les pavés. Son apparition, magique sinon miraculeuse, calma et charma les pèlerins qui se mirent à pousser de légers alléluias et hosannas en guise de soupirs de soulagement. Le jeune homme portait une lourde clé autour du cou et nul ne doutait que c’était celle des lieux. Sitôt qu’ils la virent, le Détenteur et le Tourneur voulurent lui sauter au cou pour la lui arracher et ce n’est pas sans mal que Strauss les arrêta :
« Vous risquez de vous attirer l’hostilité des pèlerins, n’oubliez pas que vous êtes musulmans et qu’ils ne comprendraient pas que vous la lui arrachiez. Je connais ce genre de personnage, il se dispose à ouvrir la porte. Laissez-le s’en acquitter, ce ne serait pas un sacrilège.
– Il n’en est pas question, protestèrent les deux hommes, ce rôle nous est dévolu depuis des siècles. »
Ils réitérèrent les serments que l’un avait prêté à Omar, l’autre à Saladin et reprirent leurs disputes sur leurs prérogatives respectives, l’un reprochant à l’autre de s’être laissé dérober la précieuse clé par un vulgaire aliéné, l’autre traitant son acolyte de vulgaire concierge des chrétiens. Le médecin menaça :
« Si vous ne procédez pas au rituel quotidien, la foule risque de s’en prendre à vous et ce ne sont pas deux policiers qui arrêteront ces pauvres pèlerins exaltés et harassés. »
Les deux hommes se calmèrent. Le Détenteur tambourina sur la porte au rythme habituel, émit son grognement et hurla qu’il avait oublié de se réveiller. Rassurés, les moines ouvrirent la trappe par laquelle ils tendirent leur échelle. Le Détenteur la cala contre la porte et invita d’un geste le jeune homme à glisser la clé dans la serrure du haut. Mais ce dernier restait immobile, ne se décidant pas à se prêter au manège auquel il était invité. Se présentant devant lui, s’inclinant comme pour prêter allégeance et prévenir une réaction incontrôlée, le médecin dénoua délicatement le lacet noué à sa nuque, récupéra la clé comme dans une caresse (avec le sentiment intérieur de réitérer le baiser de Judas) et la tendit au Tourneur de la Clé. Quand les portes s’ouvrirent, une clameur, composée de nouveaux alléluias et hosannas, courut les pèlerins. A l’intérieur, une vingtaine de moines étaient éberlués, ils ne savaient s’ils devaient permettre au jeune homme d’entrer, s’agenouiller ou même se signer. Ils ne savaient surtout s’il était catholique, grec-orthodoxe, arménien, copte ou… Ils connaissaient le médecin pour l’ameuter régulièrement afin de les débarrasser d’un chrétien par trop exalté, ils étaient plus disposés à collaborer avec lui qu’avec les concierges musulmans ou les policiers juifs :
« Permettez-lui de s’acquitter de ce qu’il considère comme sa mission, dit le médecin en anglais, en arabe, en grec, en russe… en la vingtaine de langues que parlaient les moines. »
Strauss connaissait les malheureuses victimes chrétiennes du syndrome de Jérusalem, c’étaient de doux rêveurs, moins excités que ses victimes juives. Il ne redoutait pas tant la réaction du jeune homme que celle des moines tant sourcilleux sur leurs prérogatives et attributions respectives, le strict respect des frontières des quartiers alloués à chaque obédience, la répartition des tâches entre eux et l’ordonnancement des cérémonies qu’ils ne toléreraient pas une entorse au sacro-saint statu quo qui régissait la gestion des lieux depuis des siècles. Les moines n’eurent pas le temps de se concerter – ils ne se parlaient pas – ni de convenir d’une réaction – ils ne convenaient jamais de rien – que le jeune homme tomba sur ses genoux, comme s’il avait cédé sous le poids de la croix. Puis toujours dans un mouvement d’une rare élégance – comme s’il s’était longuement exercé – il s’aplatit de tout son long, se retrouvant le visage contre le sol, le tenon de la croix sur la tête et se mit à ramper en traînant la croix sur son dos. Sur un signe de Strauss, les moines soulevèrent cette dernière et les policiers soulevèrent le jeune homme tandis que d’autres moines réglaient le mouvement des pèlerins, les pressant de toutes parts pour les disperser, et que retentissait la première messe matinale, aux belles harmoniques grégoriennes, prononcée par les orthodoxes, suivis des arméniens, suivis eux-mêmes des catholiques accompagnés de l’orgue. Strauss prit la main du jeune homme et le conduisit au tombeau du Christ où il le laissa se recueillir. Quand il se releva, avec l’aide du médecin, les Ethiopiens installés sur le toit de la chapelle Saint-Michel, que leur disputaient les coptes égyptiens, entamaient leur long office en amharique. Lui tenant toujours la main, Strauss conduisit son patient à travers les ruelles de la vieille ville, escortés par les deux cavaliers, jusqu’à la porte de … où les attendait un panier de police maquillé en ambulance qui les conduisit au Centre du Syndrome.
Strauss ne pouvait s’empêcher de se demander de nouveau combien de véritables prophètes internerait-il encore, de vrais Messies déclarerait-il faux et de parousies manquées aurait-il à sa charge. Depuis qu’on avait décrété que la prophétie était passée aux déments et le messianisme aux hallucinés, il ne distinguait plus entre le vrai du faux dans la cité…
Photo : L’entrée du Saint-Sépulcre, Sarah Tuttle-Singer.

