The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : A WOMAN OF FLINT

Sitôt que les Français débarquèrent au Maroc, décidés à le protéger contre son gré, ils se mirent à bouter les Anglais de toutes les places qu’ils avaient symboliquement investies. Ils leur avaient laissé les Indes, ils n’allaient pas leur permettre de se mêler de leur colonisation, déguisée en protection, du Maroc. Quand ils découvrirent que l’on parlait plus volontiers anglais que français dans les salons de l’aristocratie juive, regroupant les descendants des négociants historiques de la ville et leurs proches collaborateurs, marquait le Tea Time et importait son thé de Ceylan, ils décidèrent de mettre un terme à cet engouement pour les British et se répandirent en plaisanteries sur les mœurs caricaturalement britanniques de ces parvenus au commerce international. Ils empesaient leurs cols de chemise pour se composer une mine hamletienne (?), se livraient à des batailles de cartes en guise de bridge (??), sirotaient de l’eau de vie locale conservée dans des bouteilles de scotch (???) et paradaient dans les rues avec voilette et chapeau melon (calomnies ! calomnies !). Les Français ne toléraient la présence des Britanniques qu’à Tanger et encore était-ce pour mieux contenir les Espagnols et dissuader les Allemands. Il n’était certainement pas question de leur concéder cette presqu’île qui semblait vouloir se détacher du continent pour partir à la dérive au large de l’océan. Quand on leur dit que Mogador avait été le port de l’Empire pendant un siècle et demi et qu’ils virent ledit port, ils envisagèrent néanmoins – un court instant ! – de la troquer contre la moitié de Gibraltar, le quart des Malouines ou quelque île britannique perdue. Ils avaient des ambitions portuaires autrement plus grandioses pour le Maroc sous leur protection. Le vent tourna et ils se résignèrent à conserver Mogador. Au Maroc, les Lumières seraient françaises ; sinon ce ne serait que ténèbres. On devait franciser tout cela au plus vite pour mieux intéresser cette étrange population… aux marchés de la métropole. Leurs moqueries firent le tour du Maroc et un siècle plus tard, on se moquait toujours des ridiculous british manners des juifs de Mogador.
C’est que les négociants historiques avaient envoyé leurs enfants étudier à Manchester et Brighton et créé des têtes de pont à Gibraltar et Londres. Ces derniers revenaient de leurs études et de leurs tournées dans les colonies avec de nouveaux produits et la protection sinon la nationalité britannique. En 1884, la ville vit même débarquer de Londres la très pimpante Stella Corcos (1858-1948). Elle était d’une noble ascendance puisqu’elle descendait de Sir Mosès Montefiore qui n’épargnait rien pour améliorer la situation de ses coreligionnaires. Elle naquit à New York et après le décès de son père, un riche marchand de tabac algérien du nom d’Abraham Duran, sa mère, Rivka Montefiore, retourna en Angleterre. Stella devint enseignante et épousa Mosès Corcos, fils d’Abraham Corcos, le juge de la Congrégation espagnole et portugaise de Londres, originaire de Mogador. Son cousin, Claude Montefiore, était un des premiers dirigeants de l’Anglo-Jewish Association, un organisme soucieux de perpétuer l’œuvre de l’ancêtre. En 1871, on avait lancé une campagne de vaccination contre la variole, financé des travaux de consolidation des bâtisses dans le mellah et installé une fontaine publique – peut-être celle qu’on voit encore à l’entrée du mellah. Stella et Mosès s’installèrent avec leurs enfants dans une belle et vaste bâtisse de trois étages située dans la casbah ; ils avaient également avec eux Salomon Corcos, deuxième fils d’Abraham, que certains assuraient plus mélancolique que noble. Le deuxième étage abritait les appartements ; le rez-de-chaussée, un entrepôt-magasin. Se posant en représentante attitrée de l’Anglo-Jewish Association, Stella décida d’installer au premier étage une école pour jeunes filles où l’enseignement serait dispensé en anglais dans une ambiance et un esprit victoriens : la Strength and Honour School comprenait trois salles de classe et un petit atelier de couture.
Au début, Stella Corcos eut tant de mal à recruter ses élèves et surtout à les retenir qu’elle fut obligée de verser des primes d’assiduité aux plus démunies. Elle était soutenue et parrainée à la fois par l’Anglo-Jewish Association et l’Alliance israélite universelle (A.I.U.), fondée à Paris en 1860 pour régénérer moralement et intellectuellement les juifs brimés à travers le monde. Dans une lettre au secrétaire général de l’A.I.U., datée de 1887, Stella Corcos écrivait : “I am devoted to my school, and it is my wish to do all in my power for the welfare of these poor girls who have no one to guide them in the right path, or to teach them any honest work.” Entreprenante et méthodique, la directrice accompagnait ses rapports moraux de lettres – particulièrement élogieuses – des personnalités et consuls qui visitaient son école, de listes – gonflées – des effectifs et... des programmes des cérémonies de distribution des prix au cours desquelles on donnait des pièces de théâtre comme Le Roi Lear et La Belle et la Bête. Les programmes couvraient l’histoire, la géographie, la grammaire, la littérature, la culture générale, l’arithmétique, la lecture et l’écriture, l’anglais, le français, la traduction, le chant, la couture, le piano et bien sûr… le théâtre dont Mogador était, déjà à l’époque, un berceau international. Les cours étaient dispensés en anglais que Stella considérait comme langue de diplomatie, de culture et de… bonnes mœurs.
Selon les documents conservés dans le dossier qui lui est consacré dans les archives de l’A.I.U, son établissement était devenu un haut-lieu de visites officielles. On venait admirer son petit poème pédagogique et le great achievement in her life. En 1890, l’école comptait une centaine d’élèves, dont une dizaine de garçons. En 1898, encouragée par son succès et soucieuse de parer aux menaces qui pesaient sur son titre de représentante de l’Anglo-Jewish Association, Stella entreprit à son tour des démarches auprès des autorités marocaines pour obtenir l’autorisation nécessaire à... l’expansion du mellah. La densité et la promiscuité y étaient telles qu’un visiteur malintentionné se permettait d’écrire : « Sur les escaliers crépis à la chaux qui mènent aux étages, on rencontre des charognes, des détritus de toutes sortes, des pourritures qui empoisonnent l’atmosphère, des choses qui ne pourraient se nommer qu’en latin. » Ne trouvant pas ses mots, il conclut : « Le mellah de Mogador est sans doute l’endroit de l’univers où s’étale le nec plus ultra de la saleté. » Vaillante et déterminée, Stella prit sa plus jeune fille et parcourut à cheval en trois jours les cent cinquante kilomètres qui séparent Mogador de Marrakech.
Selon ses ennemis au sein de l’oligarchie juive, insensibles aux misères des gens du mellah, elle serait revenue bredouille ; selon ses sympathisants, elle aurait obtenu gain de cause puisque l’autorisation tant attendue de construire un second mellah tomba peu après son retour de Marrakech. Malheureusement, ses légendaires vertus pédagogiques ne l’empêchèrent pas, à la mort de son beau-frère en 1909, peu après le décès de son propre mari, de jeter sa belle-sœur et ses enfants à la rue. Elle s’attacha pour cela le soutien du vice-consul d’Angleterre, provoquant un scandale qui suscita des remous à Tanger, Marrakech, Londres, Paris et la rangea parmi ces grandes Anglaises « with a heart of flint » qui défrayaient la chronique londonienne depuis des siècles. Se souvenant qu’il était peut-être aussi président de l’Anglo-Jewish Association, le président de la communauté, Ruben Elmaleh, en profita pour vider son contentieux avec elle, réclamant à cors et à cris sa démission. En 1915, l’école fermait ses portes et les Mogadoriens se mirent résolument aux mœurs de la France et de… l’Alliance Israélite Universelle.
Stella Corcos était sans conteste une femme de caractère dont on aurait loué aujourd’hui le savoir-faire pédagogique, l’esprit d’initiative et son sens, déterminé et précurseur, des relations publiques. Elle fut la première personne à préconiser la scolarisation des filles, une révolution dans la communauté juive marocaine, forma les femmes les plus recherchées de Mogador et donna son arôme british à la High Jewish Society of Mogador…

