The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LA COMPAGNIE SAINTE DU TRES VÉNÉRABLE HANORA

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
Malgré l’interdiction rabbinique d’installer une synagogue dans un monastère, on avait converti les lieux en clinique nano-kabbalistique. K. piétinait pendant des décennies à la guérite quand un bedeau se présenta derrière lui. Il était plutôt efflanqué, les traits effilés, le goitre proéminent, les yeux caves, visiblement lassés de se concentrer sans rien voir :
« Vous devez être K., dit-il d’une voix qui se serait étranglée sur une lancinante mue, suivez-moi.
– Vous suivre où ? s’enquit K. qui ne connaissait pas d’autre entrée au monastère.
– Vous avez bien rendez-vous avec Sa Sainteté Yaïr Hagadol Vé-Hanora ? »
K. prit son parti de suivre le bedeau qui traînait sa jambe droite. Ils longèrent le mur du monastère et entrèrent dans une librairie qui ne proposait qu’un petit résidu de livres. K. ne releva rien de particulier sur les reliures et les couvertures des livres rangés sur les rayons. Ils ressemblaient en tout point aux livres de Cent-Masures. Son guide le conduisit sous le regard suspicieux de deux vendeurs, dont on ne pouvait savoir s’ils étaient clonés ou golémisés, à l’arrière-salle où un troisième énergumène les attendait devant une table numérique :
« Je pensais, risqua K., que le Très Vénérable ne quittait jamais sa résidence.
– Sa Sainteté, confirma le bedeau, ne quitte jamais sa résidence.
– Je ne savais pas qu’elle avait une autre entrée.
– Vos navigateurs, rétorqua le bedeau, avec une note de sarcasme dans la voix, ne doivent pas être réglés. La porte où vous vous teniez est condamnée depuis toujours. »
K. ne cacha pas sa surprise :
« Dans ce cas, par où accédiez-vous à la Résidence dans le passé ?
– De partout, répondit le portier, tout dépend du mort. Vous allez ouvrir la voie d’accès qui vous est réservée. »
Le golem derrière la table lui enjoignit d’imprimer son pouce sur un une tablette tactile et d’en lécher l’écran pour, dit-il, « garantir votre résurrection ». Il n’avait pas fini de s’acquitter de ces dernières onctions que l’arrière-salle tourna sur ses gonds et livra passage à K. et à son guide. Un couloir s’ouvrit devant eux dont la luminosité charma K. Une douce musique – adaptation hassidique de je ne sais quel morceau de Mozart – berçait son âme. Il éprouvait une attirance qu’il ne réussissait pas à contenir, de plus en plus irrésistible à mesure que des encens digitaux réveillaient chez lui d’heureuses sensations. Il découvrait les limbes de Cent-Masures, interdites d’accès aux archéologues, aux psychanalystes et aux services des renseignements. K. savait qu’au-dessus, là-haut, s’étendait un palimpseste inextricable de bâtisses imbriquées les unes dans les autres, de cours débordant les unes sur les autres, de rues s’allitérant les unes aux autres : c’était un charivari architectural, avec des portes dépareillées, des escaliers déplacés, des bâtisses branlantes et sur les murs, des panneaux collés les uns sur les autres, des avis de décès sur des annonces de naissance, des bulles d’excommunication sur des appels à la prière, des mises en garde contre de nouveaux livres sur des publicités pour d’anciens livres. C’étaient comme les coulisses particulièrement encombrées d’un ciel vide. Cent-Masures n’était peut-être qu’un faux décor que se donnaient les hommes pour tromper le diable.
K. continuait de descendre, accomplissant à son insu une subtile régression qui chassait les nuisances qui encombraient son esprit. Il ne savait plus ce qui l’amenait en ce lieu ni pourquoi il persistait à suivre le bedeau. Il ne savait plus s’il enquêtait sur un crime littéraire, sur les mœurs d’une secte hassidique ou s’il n’était qu’un pauvre lecteur de Kafka. Il ne songea pas même à protester quand son guide l’invita à se dévêtir dans un vestiaire :
« Le Très Vénérable ne reçoit ses hôtes que dans des conditions de pureté rituelle absolue. »
Il sortit un peignoir de chambre d’une armoire et la tendit à K. Il était moelleux et dégageait une suave odeur de laurier. K. saisissait vaguement que sitôt qu’il s’était engagé dans le couloir, la lumière phosphorescente, les harmoniques hassidiques de Mozart, les subtiles parfums que dégageaient les encens, les couleurs changeantes des parois, le velouté de la moquette sous ses pieds concouraient à neutraliser toute résistance et à bercer son âme pour lui soutirer des litanies oubliées. Il ne sentait nullement l’envie d’arrêter cette paradoxale régression aux abîmes des hauteurs. Il se dénuda, revêtit le peignoir et quand il voulut sortir, la porte était condamnée. En revanche, une autre porte s’était ouverte qui donnait sur un bain rituel dont le clapotis épousait les battements de son cœur. Il allait se laver d’un siècle de mauvaises pensées, de mauvais désirs, de mauvaises interprétations et de mauvaises… écritures. Un siècle d’attentes grevées de questions et d’illusions et suturées de nœuds trans-génétiques et de raccordements technologiques. Il descendit les marches l’une après l’autre, très lentement, de peur de glisser, sans réticences, avec le sentiment quasi liturgique de s’arracher à son mauvais personnage. L’eau présentait une variété de tiédeur qu’il assimila aussitôt à celle du sacré. Quand elle lui arriva au cou, il se sentit exaucé. Pressentant qu’il allait vivre les secondes les plus précieuses de sa vie et connaître enfin la distance absolue de la terre au ciel, il retint sa respiration et s’immergea dans l’eau où il ne se sentit plus de bonheur et de douceur. Il aurait aimé rester là, le plus longtemps possible, pour l’éternité. D’ailleurs, il n’essaya plus de sortir de l’eau et quand celle-ci se retira, on l’embauma, lui assortit une paire d’ailes et le conduisit au Très Vénérable, le fondateur de l’école psychanalytique de thérapie kabbalistique qui préconisait l’embaumement sacré pour libérer l’inconscient religieux inhibé par la conscience.
Y. H. V. Hanora trônait de tous les avis sur la plus grande Compagnie sainte au monde…

