The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE MEMORIAL DE MOGADOR

Au début des années 70, le camarade Isaac Knafo du kibboutz Ramat HaKovech (voir post précédent), pris d’une irrépressible nostalgie pour Mogador, se propose d’ériger un mémorial littéraire à sa ville natale. En avril 1976, il reprend sa plume de poète pour rédiger un bulletin de liaison, La Lettre des Lettres, qu’il imprime en je ne sais combien d’exemplaires – sur une ronéo avec des stencils préparés par lui – et qu’il envoie par poste à ses correspondants. Vingt ans après son installation en Israël, il restait passionnément et malicieusement attaché au français, comme si cette langue continuait de lui garantir la clandestinité de l’exil. Très vite, il s’était posé en champion du français dans un pays où les oreilles ne voulaient pas l’entendre dans la bouche des… Maghrébins. Il tenta de sensibiliser les services culturels de l’ambassade de France aux prix – inaccessibles – des livres et journaux, déplora la mauvaise qualité des émissions en français de la radio israélienne et réclama l’insertion de l’enseignement du français dans les programmes scolaires. Il constatait, consterné et blessé, qu’Israël était le seul pays au monde « qui n’est pas de langue française où une très forte minorité vit en français… »
Knafo retrouve toute sa verve, excelle de nouveau dans le calembour, montre une prédilection pour l’allitération, le péché mignon de l’Alliance Israélite Universelle, se cherche du côté de l’aphorisme. Son français, volontiers colonial, plus railleur qu’obséquieux, cherche comme à dessein le ridicule dans le précieux. Il annonce son retour aux lettres en ces termes :
« Il est venu, le temps de rompre ton silence.
Que ta voix, de nouveau, résonne en tes écrits
dans la calme tendresse, ou dans la violence
des discours outrageants où s’indigne un mépris
jamais las. Dis ces mots malins où sourit
la sagesse d’un faux, mais furibond, apôtre.
D’un prophète rageur, emprunte les hauts cris.
Prends courage à deux mains, et ta plume de l’autre ! »
Le premier numéro de La Lettre des Lettres donne tout un programme littéraire qui inclut comme pièce-maîtresse un « Mémorial de Mogador ». Dans le troisième numéro, daté d’octobre 1976, Knafo lance un appel à ses correspondants – investis « détectives littéraires » – pour les inciter à collecter textes, photos, citations : « Envoyez-les moi, citez-les moi, dites-les moi ! » Il réclame « les briques et le mortier » nécessaires à l’érection de son Mémorial, « anecdotes et bons mots, cartes postales, chansons, contes, costumes, dessins et documents… géographies et guides… personnages et personnalités, recettes de beauté, de cuisine, de magie, de médicaments… »
L’ouvrage devait réunir toutes les informations pouvant colmater « les fissures dans une mémoire défaillante ». Ses correspondants ne semblent pas pressés de répondre à son appel puisqu’il ne cesse de le réitérer au fil des bulletins où il se désole de la perte par Mogador de ses juifs, de la fermeture de ses synagogues… de sa disparition : « A sa mémoire je veux élever, si Dieu me prête vie et m’en donne force, ce pieux monument du souvenir. » Il n’est pas du genre à nourrir des regrets, il n’en reconnaît pas moins en Paris « le pari perdu de ma jeunesse » et cela en dit long sur une génération qui s’était tant éprise de la France qu’elle rêvait de se faire parisienne.
Dans les bulletins qui suivirent, les ballades prennent de plus en plus la tournure de qsidot comme « Sur les vestiges du sommeil » ou « La chorale des truites ». Les lecteurs se manifestent enfin. On veut lire, se souvenir, participer… ressusciter Mogador. A 65 ans, Knafo reconnaît :
« Je radote, il se peut, en exprimant ici
les regrets d’un raté. Fortune est pourtant juste
d’avoir tué dans l’œuf tant d’espoirs imprécis.
L’arbre n’a pas tenu ses promesses d’arbuste :
Des vers confidentiels, de naïfs dessins frustes,
d’utopiques desseins que l’ambition brigua,
foetus empoissonnés… »
Knafo aborde également l’actualité comme l’accord de paix entre l’Egypte et Israël. La lettre 14, posthume, publié par son fils, comprend une « ballade prématurée pour mes 68 ans ». C’était Facebook avant Zuckerberg…
Le Mémorial de Mogador devait inclure un dictionnaire des expressions judéo-marocaines les plus caractéristiques, un recueil des proverbes, une anthologie de contes, une galerie de portraits, des recettes de cuisine, un traité des arts et métiers. Malheureusement il ne put mener à bien son œuvre et c’est quelque chose de l’échec d’un Walter Benjamin qu’on retrouve dans les ébauches dont son neveu et héritier symbolique, Asher Knafo, auteur bilingue lui-même, dégagea comme un Mémorial à… Isaac Knafo. Il s’ouvre par la carte des menus et des recettes des petites classes, se comblant de soupes, et des moyennes classes qui trichaient avec la pauvreté en la relevant de toutes sortes d’épices. C’était le régime de la pomme de terre et du pain ; de l’œuf aussi. On en consommait de « scintillantes » au plat, « éclatées » sur des plats de petits pois ou de fèves, en omelettes rembourrées de pommes de terre et coupées en tranches. Knafo recherche l’amertume du navet autant que le goût de l’alliage d’or et d’argent de la soupe de pois-chiches mélangés de riz. La sardine est étrangement absente comme si elle n’avait pas encore découvert Mogador ou comme si l’auteur envisageait de lui réserver un chapitre à part.
Knafo décachète les noms des produits et des plats en arabe et en berbère pour en libérer les bouquets et comme s’ils étaient encore les meilleures agrafes qui le rattachent à Mogador. Au passage, il évoque les personnages qui les préparaient ou ceux qui leur sont restés liés, des incidents, des anecdotes, des proverbes où se concentre la sagesse populaire marocaine. C’est un recueil de recettes, de goûts et de pratiques, comme de casser une noix… « en la pressant entre la porte et son portant ». On ne lit pas ce livre sans avoir l’eau à la bouche même si l’on se contente des titres : « … Lotte au gratin… Limande à la bretonne… Fricassée de lapins… Pain de Saumon… Canard aux olives… Tournedos aux champignons… Alose à la portugaise. » Knafo révélerait le secret de la bombance qui serait l’une des marques des Marocains en Israël, bombance de parvenus à la satiété, relayant une longue pauvreté. On se bourre, on savoure, on se délecte. Dans cet ordre. C’est un livre de souvenirs dans le sillage de saveurs brimées par la diète par trop austère et uniforme du kibboutz.
Knafo se propose en personnage mogadoresque, le verbe haut, le geste solennel, la grivoiserie dans un œil, la pétulance dans l’autre et les lèvres charnelles… Il se présente volontiers en « raté des lettres », tour à tour triste et truculent, patriote dans l’âme, du Maroc autant que d’Israël, de Mogador surtout. Un sens de l’humour particulier, auquel je trouve, je ne sais pourquoi, un côté rentier. Peut-être parce qu’il se nourrirait de rentes culturelles accumulées dans un passé marocain qui se prolongeait clandestinement dans un kibboutz hébraïque ; peut-être parce qu’il forme come un pâté d’encre sous les plumes de certains Mogadoriens. Ce sens de l’humour devait caractériser tout un pan du XXe siècle où l’on s’obstinait à se délecter malgré les désastres guerriers, comme si l’estomac avait des droits rabelaisiens qui ne s’encombrent ni de la raison kantienne ni de la mauvaise conscience sartrienne. Knafo présente un côté attachant qui écarte les critiques. Il aura été heureux à sa manière pour libeller à sa femme une dédicace « où peines et chagrins sont tempérés d’humour ». Lui qui posait le poème comme le creuset de tout – y compris de l’humour – constate, un rien désabusé, « ce n’est pas drôle d’être drôle »…
Photo : Essaouira notre ville

