The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LA PROPHÉTESSE DE LA RELIGION DU MONDE A VENIR QUI SE PRIT UN MUR
Blog index
Blog archive
11 May 2018 CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LA PROPHÉTESSE DE LA RELIGION DU MONDE A VENIR QUI SE PRIT UN MUR
Posted by Author Ami Bouganim

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
On ne comprenait pas comment une femme de sa stature, mondialement connue, grande vedette des rencontres œcuméniques, dont les interventions étaient répercutées sur tous les continents, Prix Deus ex Mundi du dialogue interreligieux, pouvait commettre un acte aussi étonnant. Le monde entier s’accordait à louer sa sensibilité religieuse et à voir en elle la prophétesse de la religion du monde à venir. Elle était versée dans toutes les religions et au sein des religions dans les différents courants. Elle considérait les liturgies comme autant de berceuses et plaidait en faveur de leur philharmonie. Dans la foulée de Descartes, elle déclarait volontiers : « On ne renie pas plus une berceuse qu’une nourrice. » C’était la personnalité la plus importante du judaïsme américain, au-dessus de la mêlée, ne se rangeant ni du côté des uns ni des autres.
Un beau jour on vit Ruth Zucker sortir de sa réserve et prendre la tête de ce qu’on nommait « le ressaisissement libéral contre l’intégrisme ». Elle accusait les intégristes de caricaturer le judaïsme, lui taillant des allures plus irréelles que séduisantes, s’acquittant de rites occultes et magiques, pratiquant un parasitisme studieux sous prétexte que leur ressassement préservait le monde de sa déliquescence. Cette mouvance était d’autant plus dangereuse qu’elle s’était assurée, par nul ne savait quelles circonstances théologico-psychiques, un étrange ascendant symbolique sur le judaïsme. La barbe de ses membres, tous rabbins de naissance, à l’assiduité ou par ancienneté, les mèches qui leur tombaient des oreilles, leur redingote et leur chapeau noirs étaient plus éloquents que ce qu’ils avaient dire. Ils restaient irrémédiablement sclérosés et ne contribuaient qu’à rebuter ceux qui s’intéressaient au judaïsme. C’était, dans le meilleur des cas, des personnages muséologiques ; dans le pire, des épouvantails plus dépenaillés qu’élégants. Pendant des décennies, elle avait choisi de se taire et de laisser ses détracteurs à « leur douce berceuse ». Pris au dépourvu, les intégristes ne trièrent pas leurs mots pour l’accuser de brader le judaïsme aux nations et de paver la voie à sa conversion néo-chrétienne.
Elle était à Jérusalem pour une énième visite quand sans avertir, elle prononça une plaidoirie, plus ironique que haineuse, où elle raillait les sempiternelles accusations intégristes. Plutôt que de les récuser, elle se reconnaissait en elles. L’accusait-on d’encourager l’émergence d’une nouvelle veine judéo-chrétienne, elle s’en félicitait : « La mission du judaïsme libéral est de rénover le judéo-christianisme et d’attirer à lui toutes les mouvances chrétiennes s’intéressant aux protocoles talmudiques. » L’accusait-on de précariser le judaïsme, elle rétorquait : « Si le judaïsme est aussi vital et divin que le prétendent les intégristes, il n’a pas à craindre de se mesurer au christianisme et si par mon œuvre devait sortir un nouveau judéo-christianisme ce serait tout à la gloire de Dieu, du judaïsme et de l’humanité. » L’accusait-on de frayer avec les autorités ecclésiastiques, elle s’écriait : « Leurs rabbins quémandent des rencontres avec le Pape et refusent de me rencontrer ou de rencontrer des rabbins libéraux et ils quêtent des dons auprès des Evangélistes qui voient en leur conversion la condition au retour du Christ plutôt que de recevoir les dons que nous leur proposons si généreusement pour soulager leur misère et permettre à leurs enfants d’acquérir des diplômes sans rompre pour autant avec leur berceuse. » L’accusait-on de haine de soi et d’auto-antisémitisme, elle prenait une mine éhontée, levait les bras au ciel, revêtait son châle de prière, nouait ses phylactères et priait pour la sérénité des âmes de ses détracteurs. Il lui arrivait néanmoins de rétorquer : « A vous voir, à vous entendre et à endurer vos attaques, j’ai toutes les raisons de me haïr. » Rien ne la sortait autant de ses gonds que le statut qu’ils taillaient à leurs femmes, chargées d’entretenir leurs maris vaquant à l’étude de la Torah et des tâches ménagères que réclamaient de grandes familles : « Ce ne sont ni des reines ni des compagnes, mais des servantes ! »
On ne savait ce qui lui était arrivé pour se lancer de la sorte dans une diatribe qui entamait sa renommée internationale. Quelle mouche l’avait piquée et qu’avait-elle besoin de s’embarquer dans cette galère ?! Ses proches racontaient qu’elle s’était prise de passion prophétique au lendemain d’une visite à Jérusalem. Elle s’était rendue au Mur où on ne l’avait pas laissée se couvrir de son châle et nouer ses phylactères, elle avait été bouleversée de découvrir que trente ans plus tard on n’allouait pas un pan du Mur à ceux et celles qui souhaitaient prier en famille, sans être séparés entre femmes et hommes, comme ils l’entendaient sans être rabrouées par des intégristes. Dans toutes les religions, partout dans le monde, on avait corrigé le statut de la femme et surmonté les inhibitions religieuses et charnelles la concernant. Elle ne participait pas de Lilith, mais de la Shekhina. Dans son imprévisible colère sacrée, elle avait décidé qu’elle ne quitterait pas le Mur tant qu’on ne l’autoriserait pas à prier comme elle le souhaitait sans être dérangée.
Quand les gardiens du Mur ameutèrent la police et que celle-ci vit que ce n’était pas une vulgaire rabbine, une petite vedette de la criaille médiatique, et que ce n’était rien moins que « la juive la plus connue au monde », une icône de l’humanité, une personnalité intouchable, elle ne sut que faire. Elle attendit des instructions et celles-ci ne tardèrent pas à arriver : « La nuit venue, elle rentrera d’elle-même à son hôtel. » La nuit venue, ses partisans lui avaient fourni un matelas, un oreiller, une lampe et des chants liturgiques dont elle se berçait continûment, de toutes les religions, en toutes les langues. Elle se garda de déclarations fracassantes ; elle repoussa les demandes d’interviews ; elle dissuadait les photos. Le lendemain, c’était toute la classe politique qui était en émoi ; elle ne pouvait se permettre un scandale qui échapperait très vite à tout contrôle. Sitôt que la nouvelle se répandrait, tous les médias du monde accourraient pour couvrir une manifestation qui risquait d’être la plus sensationnelle depuis la campagne de non-violence de Gandhi et la marche de Luther King. Sans compter que bientôt les masses d’étudiants intégristes casernés dans leurs académies accourraient pour « libérer le Mur pris en otage par une traînée qui priait sans distinction et sans dignité tous les dieux des nations ».
On lui dépêcha un conseiller du Premier ministre pour l’entretenir des répercussions géopolitiques d’une manifestation qui n’était pas à son honneur. Bientôt c’était le Premier ministre en personne qui se dérangeait pour tenter de la raisonner. Elle l’écouta patiemment, lui marquant tous les égards protocolaires, et quand il termina de lui servir un des sermons dont il avait le secret pour abuser les libéraux et sauver sa coalition qui reposait sur les intégristes, elle répondit :
« Je ne bougerai pas d’ici tant qu’on ne m’autorisera pas de prier comme je le sens et l’entends. Ce mur n’est pas la propriété d’une secte ou d’une autre, mais de Dieu. »
Rien ne la convainquait, ni les chantages politiques ni les chantages religieux, ni la crainte de voir Israël devenir la risée des nations ni celle de voir ses ennemis récupérer son combat. On comprenait d’autant moins son entêtement qu’elle s’était montrée jusque-là insensible au lieu du culte. Elle priait partout, dans les sanctuaires chrétiens autant que musulmans, les temples bouddhistes autant qu’hindouistes. Elle protestait sans se départir de sa sérénité naturelle :
« C’est précisément le seul endroit où l’on m’interdit de prier. »
Un mois plus tard, elle était toujours sur les lieux devenus un site de pèlerinage au sens biblique du terme. On venait avec des gerbes de fleurs, des plateaux de gâteaux, des corbeilles de fruits. C’était un colloque permanent sur Jérusalem et sur sa place dans le patrimoine de la divinité. C’était également un festival perlé, les chantres relayant les chanteurs, les choristes les musiciens, pour un concert liturgique comme Jérusalem n’en avait pas connu depuis la période des lévites. On ne venait plus visiter le mur, que ce soit en groupe ou en solitaire, sans demander à la voir et à l’encourager. Elle ne menaçait ni d’entamer une grève de la faim ni ne consentait à ce que l’on fasse circuler une pétition sur les réseaux sociaux, mais elle était si célèbre que les médias traditionnels donnaient régulièrement de ses nouvelles. Malgré ses protestations, il se trouvait chaque soir de nouveaux volontaires pour passer la nuit sur les lieux, enroulés dans des sacs de couchage ou étendus sur des lits qu’on dépliait à la belle étoile. Les autorités n’avaient d’autre choix que d’assurer sa protection vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour éviter qu’un écervelé intégriste n’attente à sa vie.
Un matin, on la trouva morte sous sa tente. Elle était partie dans son sommeil. Elle n’était plus jeune, mais on la disait en bonne santé. Les intégristes virent dans sa mort un signe du ciel, ses partisans la conséquence de l’acharnement religieux contre elle, les politiciens… un soulagement. Elle commençait à devenir encombrante. Les intégristes menaçaient de quitter la coalition au pouvoir, les ministres avaient épuisé toutes leurs ressources de persuasion, le Premier ministre redoutait une rupture avec la grande communauté américaine et surtout… la perte de son poste. Il chargea sa ministre de la Culture, chargée des cérémonies officielles, d’organiser des obsèques quasi nationales pour accompagner sa dépouille à l’avion qui devait la conduire aux Etats-Unis. Sitôt qu’on découvrit ses derniers vœux, précieusement déposés chez un notaire au-dessus de tout soupçon, la classe politique déchanta : elle demandait à être enterré… sur les lieux ! On crut d’abord à un canular, personne n’avait songé jusque-là reposer au pied du Mur.
C’était la consternation générale. On pouvait l’enterrer dans les catacombes qui couraient le long du Mur oriental, percé de la porte de Suse, et du Mur septentrional, percé de la porte de la Miséricorde. Des tractations s’engagèrent avec les membres de son entourage qui s’insurgèrent :
« Ce serait violer ses dernières volontés et attenter à son souvenir.
– Personne n’a encore demandé à être enterré de ce côté-ci.
– Elle savait ce qu’elle demandait. En reposant de ce côté, elle garantirait un lieu de prière aux juifs libéraux. »
Bientôt, c’étaient tous les dirigeants de la communauté américaine qui avaient débarqué pour les obsèques. Cette fois-ci, au bout de 85 ans de vassalisation israélienne, ils n’entendaient pas céder. Ce n’était pas une femme du commun, c’était la figure de proue du judaïsme américain, inlassable ambassadrice d’Israël, qui n’avait cessé d’œuvrer pour son bien-être. Il était temps d’allouer un pan du Mur à des prières libres et ouvertes. Les intégristes investirent le Mur occidental dans l’attente d’un dénouement de l’imbroglio théologico-politico-liturgique. Ils ne voulaient pas céder l’extrémité du mur occidental, on se résigna à proposer le mur méridional, percé des portes condamnées de Houlda qui servaient de portes d’entrée et de sortie du Temple. Les intégristes s’assuraient l’intégralité du Mur occidental pour « l’éternité des éternités », décidés à ériger une haie jusqu’au ciel pour éviter tout contact avec le « carré des néo chrétiens ». Renonçant à enterrer Ruth Zucker sur les lieux, les libéraux étaient résolus à faire la plus belle esplanade qui se pût concevoir au monde, dans un esprit œcuménique de conciliation générale.
Ce fut alors qu’on assista à une levée de boucliers plutôt inattendue. Ce n’était ni de la part des musulmans ni des chrétiens, ni des séculiers ni des intégristes. Mais des archéologues qui crièrent à leur tour au sacrilège des sacrilèges. Ils protestaient contre la conversion d’un site archéologique parmi les plus prodigieux au monde en un vulgaire sanctuaire censé accueillir des milliers de fidèles par jour au risque de déranger et de souiller les vestiges du temple détruit par les Romains. Ils ne dirigeaient pas tant leurs protestations contre les autorités politiques, encore moins contre les intégristes, que contre les soi-disant libéraux. Ils se seraient attendus à une grande ouverture de leur part. Ils se prétendaient éclairés, respectueux de la science, soucieux de modernité, et ils ne montraient aucune considération pour « le passé qui légitime le présent et garantit l’avenir ». Les malheureux se révélaient encore plus ridicules que les intégristes et les libéraux réunis. Ils célébraient des ruines et des poteries qui ne présentaient pas plus d’intérêt culturel que cultuel. C’était un entassement de décombres qu’ils avaient passé leur vie, grassement rémunérés par l’Université, à exhumer de terre. Ils formaient dans leur genre une secte encore plus risible que les sectes intégristes ou les communautés libérales. Ils menaçaient à leur tour d’arrêter toutes les fouilles qu’ils menaient à travers le pays, au grand plaisir des intégristes qui ne cessaient de dénoncer leur « idolâtrie nécrophile ». Les protestations des archéologues ne servant à rien, ils s’enchaînèrent aux lourdes pierres et colonnes du site et entamèrent une grève de la faim…
Je suis au regret de ne pouvoir vous donner le dénouement de cette chronique car à cette date, le 14 mai 2048, c’est toujours le statu quo…

